Oui, c’est commode... Il est bien évident que l’insoluble problème de l’éducation d’une jeune fille n’a jamais troublé l’âme simplette de Maman. Maman n’a tremblé, devant Minne, depuis presque quinze ans, que de crainte et d’admiration. Quel dessein mystérieux a formé, en elle, cette enfant d’une inquiétante sagesse, qui parle peu, rit rarement, éprise en secret du drame, de l’aventure romanesque, de la passion, la passion qu’elle ignore, mais dont elle murmure tout bas le mot sifflant, comme on essaie la lanière neuve d’un fouet? Cette enfant froide, qui ne connaît ni la peur, ni la pitié, et se donne en pensée à de sanguinaires héros, ménage pourtant, avec une délicatesse un peu méprisante, la sensibilité naïve de sa mère, gouvernante tendre, nonne vouée au seul culte de Minne...
Ce n’est pas par crainte que Minne cache ses pensées à sa mère. Un instinct charitable l’avertit de demeurer, aux yeux de Maman, une grande petite fille sage, soigneuse comme une chatte blanche, qui dit «oui, maman» et «non, maman», qui va au cours et se couche à neuf heures et demie... «Je lui ferais peur», se dit Minne en posant sur sa mère, qui verse le café dans les tasses, ses calmes yeux insondables...
La chaleur de juillet est venue tout d’un coup. La Tribu, sous les fenêtres de Minne, halète dans l’ombre maigre, sur la pente pelée du talus. Les rares bancs du boulevard Berthier s’encombrent de dormeurs aux membres morts dont la casquette, posée comme un loup, masque le haut du visage. Minne, en robe de lingerie blanche, un grand paillasson cloche sur ses cheveux légers, passe tout près d’eux, jusqu’à frôler leur sommeil. Elle cherche à deviner les visages masqués, et se dit: «Ils dorment. D’ailleurs, on ne lit plus dans les journaux que des suicides et des insolations... C’est la morte-saison.»
Maman, qui conduit Minne à son cours, l’oblige à changer de trottoir à chaque instant et soupire:
—Ce quartier n’est pas habitable!
Minne n’ouvre pas de grands yeux et ne demande pas d’un air innocent: «Pourquoi donc, maman?» Ces petites roueries-là sont indignes d’elle.
Parfois, on rencontre une dame, une amie de Maman, et l’on cause cinq minutes. On parle de Minne, naturellement, de Minne qui sourit avec politesse et tend une main aux doigts longs et minces. Et Maman dit:
—Mais oui, elle a encore grandi depuis Pâques! Oh! c’est un bien grand bébé! Si vous saviez comme elle est enfant! Je me demande comment une fillette pareille pourra devenir une femme!
Et la dame, attendrie, se risque à caresser les beaux cheveux à reflets de nacre que lie un ruban blanc... Cependant, le «bien grand bébé», qui lève ses beaux yeux noirs et sourit de nouveau, divague férocement: «Cette dame est stupide! Elle est laide. Elle a une petite verrue sur la joue et elle appelle ça un grain de beauté... Elle doit sentir mauvais toute nue... Oui, oui, qu’elle soit toute nue dans la rue, et emportée par Eux, et qu’ils dessinent, à la pointe du couteau, des signes fatidiques sur son vilain derrière! Qu’ils la traînent, jaune comme du beurre rance, et qu’ils dansent sur son corps la danse de guerre, et qu’ils la précipitent dans un four à chaux!...»
Minne, toute prête, s’agite dans sa chambre claire, nerveuse au point de piétiner. Célénie, la grosse femme de chambre, se fait attendre... S’il était parti!