Antoine a quitté la maison tout à l’heure sans demander si sa femme était éveillée; mais l’a fait avertir qu’elle déjeunerait seule...
«Voilà un garçon, se dit-elle, ou on ne comprend rien! Tant que je l’ai trompé, il a été content. Et puis, je renvoie Jacques Couderc, je l’expédie au diable—et puis Maugis me traite en petite sœur—et, là-dessus, Antoine devient terrible!...»
La vérité, c’est qu’Antoine, bouleversé à l’idée qu’un espion suivra Minne tout le jour, s’est enfui. Sa Minne, sa méchante Minne tenue, pendant des heures, au bout d’un fil qu’elle ne verra pas, sa Minne qui courra, coupable et gaie, vers l’adultère, qui criera «cocher!» de sa voix pointue et impatiente, sans se douter qu’un œil, derrière elle, note l’heure, l’endroit, le numéro du fiacre!
Il s’est enfui, après une nuit abominable, car son amour révolté est près de prendre le parti de Minne, de lui crier: «Ne va pas là-bas! un mauvais homme veut te suivre!» Il s’est enfui, plein de larmes, certain qu’il achève de tuer son bonheur... «On me l’a donnée pour la rendre heureuse, plaide-t-il pour Minne; mais elle n’a pas juré d’être heureuse par moi...»
Il a souhaité, cette nuit, la vieillesse, l’impuissance, mais non la mort. Il a mûri cent projets, mais non celui d’une séparation. Il a prévu des fins amères et humiliantes, car c’est le plus grand amour, celui qui consent au partage... Et, chaque fois que, sur son lit détesté, il a tordu son corps en disant: «Ça ne peut pas durer!» il admettait en sa pensée le renoncement à toutes choses, sauf à la possession de Minne...
À l’heure même où Antoine tue le temps, échoué dans une brasserie morne, Minne sort de chez elle. Elle sort pour sortir, attirée par le soleil, indécise et sans intentions...
Des nuages blancs, dans le ciel, balaient un fade azur. Minne lève vers ce bleu son nez bridé de tulle et descend l’avenue.
«Si j’allais chez Maugis?» Elle s’arrête un instant, puis repart. «Eh bien, quoi? j’irai chez Maugis.» Elle fronce les sourcils... «Qui m’en empêche? Parfaitement, j’irai chez Maugis. S’il n’est pas là... eh bien, je reviendrai. J’irai chez Maugis...»
Elle fait volte-face pour remonter vers la place Pereire, et donne de l’ombrelle dans un monsieur, un homme plutôt qui marchait derrière elle. Elle murmure «pardon» d’un ton agacé, parce que l’homme sent le tabac froid et la bière aigre.
Elle répète, butée, le front en avant: «J’irai chez Maugis!» et ne bouge pas...