«Si j’y vais, Maugis va croire que je ne viens que pour ça...»
Elle s’arrête et méconnaît la fleur tardive dont l’éclosion la trouble comme une adolescence nouvelle: la pudeur, qui n’est peut-être qu’un scrupule sentimental. Elle a gaspillé son corps ignorant, l’a donné, puis repris. Mais elle n’a jamais songé que le don implique la déchéance, et il n’y a rien de plus vierge que l’âme orgueilleuse de Minne... Son hochement de tête découragé refuse en même temps un fiacre qui rase le trottoir. Elle revient sur ses pas, redescend vers le parc Monceau: «Je n’ai envie de rien, je ne sais quoi faire... C’est un temps par lequel on voudrait avoir quelqu’un à tourmenter...»
Elle presse le pas, suit du regard la voile blanche d’un nuage qui vogue au-dessus d’elle, et ne prend pas garde que son geste découvre, comme exprès, le creux charmant de son menton, le dessous humide de sa lèvre supérieure...
À quelques pas devant elle marche un homme dont elle reconnaît vaguement la couleur, la forme veule, les cheveux longs sur un col douteux... «C’est l’homme que j’ai cogné avec mon ombrelle tout à l’heure.»
Au parc Monceau, elle fait halte, repose ses yeux sur les pelouses, d’un vert ardent et frais de piment, puis repart, intriguée: l’homme est encore derrière elle! il roule une cigarette, l’air absent. Il a un long nez, posé négligemment un peu de côté dans son visage...
«Il aurait le toupet de me suivre? C’est qu’il marque tout à fait mal, ce type! Un satyre, peut-être, ou bien un de ces individus qui se collent contre les robes dans les foules... On verra bien!»
Elle repart: l’avenue de Messine offre sa facile pente, qui donne envie de courir et de jouer au cerceau. Minne allonge le pas, heureuse du battement de son sang dans ses oreilles roses...
«Qu’est-ce que c’est que cette rue-là? Miromesnil? Prenons Miromesnil. Le satyre? il est à son poste. Quel drôle de satyre! si vague et si las! Les satyres, d’habitude, sont barbus et fauves, avec l’œil cynique, et un peu de paille dans les cheveux, ou bien des feuilles sèches...»
Elle se plante près d’une vitrine de sellier, assez longtemps pour compter tous les colliers, hérissés de poils de blaireau, cloutés de turquoise, que la mode impose aux chiens de bonne compagnie. Le satyre, patient entre tous les satyres, attend à distance respectueuse et fume sa quatrième cigarette. C’est à peine s’il glisse vers elle un œil jaunâtre. Même, il crache, après un renâclement immonde: il crache au vu et au su de tous, et Minne, le cœur à l’envers, eût préféré à ce crachat copieux n’importe quel outrage à la pudeur... Elle tourne des épaules révoltées et repart. Faubourg Saint-Honoré, un embarras de voitures les sépare. D’un trottoir à l’autre, elle lui tirerait bien la langue; mais peut-être n’en faudrait-il pas plus pour déchaîner la rage érotique du monstre?...
Lui, l’épaule de biais, se repose sur une jambe et profite de la halte pour griffonner quelque chose sur un carnet, après avoir consulté sa montre; ce geste suffit à dissiper l’erreur de Minne: le satyre, le ver de terre, le repoussant admirateur, est un vil stipendié!