«Comment ai-je pu m’y tromper? C’est Antoine qui me fait suivre!... Le maladroit, le maladroit, le potache! Un potache, il ne sera jamais que cela... Ah! tu paies quelqu’un pour marcher? il marchera, je t’en réponds!»
Elle marche. Elle bouscule des passants. Elle file, se sentant des jarrets de facteur...
«La Madeleine?... autant là qu’ailleurs. Et puis les boulevards jusqu’à la Bastille. Parfaitement! C’est moi qui mène la chasse, aujourd’hui.» Elle sourit, d’un froid petit sourire, en revoyant, très loin en arrière et si chétive, une Minne traquée, qui traîne, en boitillant, une pantoufle rouge sans talon...
«L’avenue de l’Opéra? Le Louvre? Non, il y a trop de monde à cette heure-ci.» Elle élit la rue du Quatre-Septembre, dont la dévastation plaît à son état d’âme. Ce ne sont que chausse-trapes, barricades, caves béantes, chaussées effondrées... Un abîme s’ouvre, ou grouillent des serpents de plomb... Il faut franchir des passerelles, côtoyer des tranchées: le «satyre» aura du fil à retordre, pense Minne.
De fait, il inspirerait la pitié, n’était le caractère inacceptable de sa laideur. Il rougit, son nez brille, et tant de cigarettes ont dû allumer sa soif...
«Pauvre homme! songe Minne. Après tout, ce n’est pas sa faute... Voilà la Bourse: j’ai envie de lui faire le coup de la rue Feydeau.»
Le «coup de la rue Feydeau»! joie innocente du premier adultère de Minne... Pour retrouver chez lui son amant, l’interne des hôpitaux, elle entrait voilée dans une maison de la place de la Bourse et s’en allait par la rue Feydeau, contente d’avoir goûté, mieux que l’étreinte du grand diable luxurieux à barbe de chèvre, le charme de la maison à double issue... «Comme c’est loin tout ça! murmure Minne... Ah! je vieillis!»
Pour classique qu’il soit, le coup de la rue Feydeau, aujourd’hui, réussit parfaitement. Place de la Bourse, Minne pénètre dans la cour du numéro 8 et tombe, rue Feydeau, dans un taxi providentiel.
Bercée au tic-tac du taximètre, Minne allonge sur le strapontin ses pieds vernis, qui ont si activement erré. Elle se sent pleine de malice et de mansuétude, et sa colère contre Antoine se repose. Minne s’alanguit dans la victoire.
Il est cinq heures a peine quand elle rentre avenue de Villiers. Minne songe qu’elle va pouvoir s’accorder deux grandes heures de robe de chambre, de pieds nus dans les petits mocassins de daim cru... Mais il est dit que le soleil qui baise les rideaux roses ne veillera point le doux farniente de Minne; Antoine est rentré!