Il parle dans l’ombre, en aîné, en paternel ami, et c’est une humiliation à goût double, détestable et chère, qui fait tressaillir la mémoire de Minne: une voix déjà, éraillée, indulgente, n’a-t-elle pas, l’autre jour, entrouvert tout au fond d’elle cette secrète cellule à aimer, cellule à souffrir, qu’elle croyait si fort verrouillée?... Elle se sent soudain faiblir de fatigue et s’appuie aux courbes connues du grand corps debout près d’elle...

—Minne, voilà... Chaulieu voudrait m’envoyer à Monte-Carlo pour une grosse affaire de publicité à traiter avec l’administration des jeux. Ça ne me souriait pas beaucoup d’abord, mais le patron, chez Pleyel, consent à me laisser prendre, avant Pâques, mes vacances de Pâques. Alors... veux-tu venir avec moi à Monte-Carlo, pour dix, douze jours?

—À Monte-Carlo? moi? pourquoi?

«Si elle refuse, mon Dieu! si elle refuse, se dit Antoine, c’est que quelqu’un la retient ici, c’est que tout est perdu pour moi...»

—Pour me faire un grand plaisir, dit-il simplement.

Minne songe à ses journées vides, à ses péchés sans saveur, à Maugis qui ne veut pas, au petit Couderc qui ne sait pas, à ceux qui viendront et qui n’ont encore ni nom ni visage...

—Quand partons-nous, Antoine?

Il ne répond pas tout de suite, la tête levée dans l’obscurité, luttant contre les larmes, contre le besoin de bramer, de se vautrer aux pieds de Minne... Elle n’aime personne! elle partira avec lui, avec lui tout seul! elle partira!

—Dans cinq ou six jours. Tu seras prête?

—C’est tout juste. Il faut s’habiller là-bas... Attends que j’allume: on n’y voit plus... Tu ne seras plus méchant, Antoine?