—Je ne sais pas. Il y a la mer, que je n’ai jamais vue. À cause de cette eau sans fin, on y est loin, on y est plus seuls qu’ailleurs...

Il n’ose resserrer son étreinte autour du manteau blanc qui flotte, et se sent plus timide qu’un fiancé. Depuis le soir du verrou, il vit en frère auprès de Minne, ballotté du soupçon au remords, de la crainte à la colère,—et voici qu’il s’émerveille en pensant qu’il a été le mari de Minne, qu’il a disposé d’elle en pacha confiant, qu’il l’a possédée sans lui demander: «Me veux-tu?»

Ces jours-là sont loin... Minne est pourtant là, contre son bras, et la poussière siliceuse, pailletée comme du givre, porte aux lèvres d’Antoine un peu du parfum de verveine citronnelle...

Ils se taisent jusqu’à la trop grande chambre d’où l’hygiène et la mode ont banni les tentures et les capitonnages. Même les vitres sans rideaux luisent, nues comme celles d’un appartement à louer, persiennes ouvertes.

Encore vêtue de son manteau, coiffée de son chapeau qui déborde de roses, Minne s’approche de la fenêtre emplie de nuit lumineuse. Les jardins de l’hôtel cachent Monte-Carlo; il n’y a plus, au-dessus d’une haie sombre de fusains, que la lune et la mer...

Trois nuances, de gris, d’argent, de bleu plombé, suffisent à la froide splendeur du tableau, et Minne aiguise son regard pour saisir la ligne délicate, le suave et mystérieux coup de crayon qui, tout au bout de la mer, touche le ciel...

Cette nuit sans ombre, qui éveille, au cœur récalcitrant de Minne, une sensibilité inconnue, résonne de tous les bruits du jour. Une musique lointaine monte par bouffées, et sur l’escarpement de la route, claquent des fouets, grincent des roues...

Minne cherche à rassembler son âme éparpillée sur la mer, volant sous la lune; elle remonte, angoissée, vers un foyer qui n’existe pas. Nulle part, où qu’elle s’arrête, elle ne trouve l’Amour assis, et son rêve n’a point de figure... Ah! que tout est grand, ce soir, et sévèrement beau, et cruel à la solitude!

Glacée, Minne se retourne vers Antoine, qui fume, en pyjama. Elle est près de lui tendre ses mains tremblantes, royales petites mains dont les paumes ne savent pas mendier et qui s’offrent hautes au baiser, les doigts retombant comme des cloches de digitales blanches...

Il fume une cigarette et paraît indifférent. Mais quelque chose a mûri dans sa figure d’honnête Brésilien, quelque chose attriste le grand nez chevalin, creuse les yeux de brigand amoureux... «Il réfléchit donc?» s’étonne Minne. Jamais elle n’a pensé autant à lui. Elle se prend à souhaiter qu’il parle et que le son de sa voix trouble enfin cette nuit aveuglante, qui entre ici à pleines vitres...