Elle ferme les yeux, reste toute droite, attend. Ses yeux noirs disparus, elle est soudain plus blonde et plus jeune: une fillette endormie... D’un élan mal calculé, Antoine atteint sa joue d’une bouche goulue, veut recommencer... Mais il se sent repoussé par deux petites mains griffues, tandis que les yeux ténébreux, brusquement dévoilés, lui crient sans paroles:

«Va-t’en! tu n’as pas su me tromper! Ce n’est pas lui

Minne dort mal, cette nuit, d’un sommeil inquiet d’oiseau. Quand elle s’est couchée, le ciel bas avançait l’ouest comme une muraille noire, l’air sec et sableux durcissait les narines... L’oncle Paul, très mal à l’aise, le foie gonflé, a cherché en vain une heure de repos sur la terrasse, et puis il est monté de bonne heure, laissant Maman cadenasser les volets, gourmander Célénie: «La petite porte d’en bas?—Elle est fromée.—La lucarne du grenier?—On l’ouvre jamais.—Ce n’est pas une raison... J’y vais moi-même...»

Pourtant, Minne s’est endormie, bercée par des roulements sourds et doux... Un bref fracas l’éveille, suivi d’un coup de vent singulier, qui débute en brise chuchotante, s’enfle, assaille la maison qui craque tout entière... Puis, un grand calme mort. Mais Minne sait que ce n’est pas fini; elle attend, aveuglée par les lames de feu bleu qui fendent les volets.

Elle n’a pas peur; mais cette attente physique et morale la surmène. Ses pieds et ses mains sont anxieux, et le bout de son nez fin remue d’une angoisse autonome. Elle rejette le drap, relève ses cheveux sur son front, car leur frôlement de fils d’araignée l’agace à crier.

Une autre vague de vent! Elle accourt en furie, tourne autour de la maison, insiste, secoue humainement les persiennes; Minne entend les arbres gémir... Un vacarme creux couvre leur plainte; le tonnerre sonne vide et faux, rejeté par les échos des petites montagnes... «Ce n’est pas le même tonnerre qu’à Paris, songe Minne, pliée en chien de fusil sur son lit découvert... J’entends la porte de la chambre de Maman... Je voudrais voir la figure d’Antoine!... Il fait le brave devant le monde, mais il a peur de l’orage... Je voudrais voir aussi les arbres tendre le dos...»

Elle court à la fenêtre, guidée par les éclairs. Au moment où elle pousse les volets, une lumière foudroyante la frappe, la repousse et Minne croit qu’elle meurt...

La certitude de vivre lui revient avec l’obscurité. Un vent irrésistible lève ses cheveux tout droits, gonfle les rideaux jusqu’au plafond. Ranimée, Minne peut distinguer, dans la lumière fantastique qui jaillit de seconde en seconde, le jardin torturé, les roses qui se débattent, violacées sous l’éclair mauve, les platanes qui implorent, de leurs mains de feuilles ouvertes et épouvantées, un ennemi invisible et innombrable...

«Tout est changé!» songe Minne: elle ne reconnaît plus l’horizon paisible des montagnes, dans cette découpure de cimes japonaises, tantôt verdâtres et tantôt roses, et qu’une arborescence étincelante relie tour à tour au ciel tragique.

Minne, visionnaire, s’élance vers l’orage, vers la théâtrale lumière, vers le grondement souverain, de toute son âme amoureuse de la force et du mystère. Elle cueillerait sans peur ces fougères qui donnent la mort, bondirait sur les nuages ourlés de feu, pourvu qu’un regard offensant et flatteur, tombé des paupières languissantes du Frisé, l’en récompensât. Elle sent confusément la joie de mourir pour quelqu’un devant quelqu’un, et que c’est là un courage facile, pourvu que vous y aident un peu d’orgueil ou un peu d’amour...