Antoine, la figure dans son oreiller, serre les mâchoires à fêler l’émail de ses dents. L’approche de l’orage le rend fou. Il est tout seul, il peut se tordre à l’aise, étouffer dans la plume chaude plutôt que de regarder les éclairs, espérer, avec la ferveur d’un explorateur mourant de soif, les premières gouttes de l’averse apaisante...
Il n’a pas peur, non,—pas positivement. Mais c’est plus fort que lui... Pourtant, la violence extrême de la tempête arrive à détacher de lui-même son égoïste appréhension. Dressé sur son séant, il écoute: «Sûr, ça vient de tomber dans le verger!... Minne! elle doit mourir de peur!...»
L’évocation précise de Minne affolée, pâle en sa chemise blanche, les cheveux en pluie mêlée d’argent et d’or, précipite dans l’âme d’Antoine un flot de pensées amoureuses et héroïques. Sauver Minne! courir à sa chambre, l’étreindre à l’instant même où la voix lui manque pour appeler au secours... L’étendre auprès de lui, ranimer sous des caresses ce petit corps froid dont la minceur se féminise à peine... Antoine, les jambes hors du lit, la nuque baissée pour garer son visage des éclairs qui le frappent en gifles, ne sait plus s’il fuit l’orage, ou s’il court chez Minne, quand la vue de ses longues jambes faunesques, dures et velues, arrête son élan: a-t-on idée d’un héros en bannière?
Pendant qu’il hésite, tour à tour exalté et timide, l’orage s’éloigne, s’amortit en artillerie lointaine... Une à une, les premières gouttes d’un déluge tombent, rebondissent sur les feuilles d’aristoloche comme sur des tambourins détendus... Une dépression exquise accable Antoine et glisse dans tous ses membres l’huile bienfaisante de la lâcheté...
Minne n’apparaît plus sous les traits d’une victime émouvante, mais sous l’aspect, non moins troublant, d’une jeune fille en vêtement de nuit... Prolonger magiquement son sommeil, ouvrir ses bras assouplis, baiser ses paupières transparentes que bleuit le noir caché de ses prunelles...
Recouché au creux du lit tiède, Antoine étire son énervement transformé. Sous le petit jour qui vient, gris et rassurant, il va fermer les yeux, posséder longuement Minne endormie, la plus jeune, la plus menue de son sérail coutumier, où il élit tantôt Célénie, la forte et brune femme de chambre, Polaire aux cheveux courts, mademoiselle Moutardot, qui fut reine du lavoir Saint-Ambroise, et Didon, qui fut reine de Carthage...
Antoine et Minne, seuls dans la salle à manger sonore, goûtent, debout près de la fenêtre fermée, et regardent, mélancoliques, tomber la pluie. Fine et serrée, elle fuit vers l’est, en voiles lentement remués, comme le pan d’une robe de gaze qui marche. Antoine assouvit sa faim sur une large et longue tartine de raisiné, où ses dents marquent des demi-lunes. Minne tient, le petit doigt en l’air, une tartine plus mince, qu’elle oublie de manger pour chercher, là-bas, à travers la pluie, plus loin que les montagnes rondes, quelque chose qu’on ne sait pas... À cause de la pluie froide, elle a repris son fourreau de velours vert empire, sa collerette blanche qui suit la ligne tombante des épaules. Antoine aime tristement cette robe, qui rajeunit Minne de six mois et fait songer à la rentrée d’octobre.
Plus qu’un mois! et il faudra quitter cette Minne extravagante, qui dit des monstruosités avec un air paisible de ne pas les comprendre, accuse les gens de meurtre et de viol, tend sa joue veloutée et repousse le baiser avec des yeux de haine... Il tient à cette Minne de tout son cœur, en potache dévergondé, en frère protecteur, en amant craintif, en père aussi quelquefois... par exemple le jour où elle s’était coupée avec un canif, et qu’elle serrait les lèvres d’un air dur, pour retenir ses larmes... Cette journée triste gonfle son cœur d’une tendresse dont il rougit devant lui-même. Il étire ses longs bras, glisse un regard vers sa Minne blonde, partie si loin... Il a envie de pleurer, de l’étreindre, et s’écrie:
—Fichu temps!
Minne décroche enfin son regard de l’horizon cendreux et le dévisage, silencieuse. Il s’emporte sans motif: