—C’est que je suis fiancée.

Elle est fiancée. Antoine n’a rien pu obtenir de plus. Toutes les questions ont échoué devant ces yeux sans fond, cette bouche serrée sur un secret ou sur un mensonge... Seul à présent dans sa chambre, Antoine crispe ses mains dans ses cheveux et essaie de réfléchir...

Elle a menti. Ou bien elle n’a pas menti. Il ne sait, des deux, quel est le pire. «Les filles, c’est terrible!» songe-t-il ingénument. Des lambeaux de romans passent tout imprimés devant ses yeux: «La cruauté de la femme... la duplicité de la femme... l’inconscience féminine... Ils ont peut-être souffert, ceux qui écrivaient cela», pense-t-il avec une pitié soudaine... «Mais au moins ils ont fini de souffrir, et, moi, je commence...» Si j’allais demander la vérité à ma tante?» Il sait bien qu’il n’ira pas, et ce n’est pas seulement la timidité qui l’arrête, c’est que tout lui est sacré qui lui vient de Minne. Confidences, mensonges, aveux: les précieuses paroles de Minne à Antoine doivent s’enfouir en lui, dépôt inestimable qu’il gardera contre tous...

«Minne est fiancée!» Il se répète ces trois mots avec un désespoir respectueux, comme si sa Minne blonde avait conquis un grade notable; il dirait à peu près de même: «Minne est chef d’escadron», ou bien: «Minne est première en thème grec.» Ce n’est pas sa faute, à cet amant sincère, s’il n’a que dix-huit ans.

C’est un pitoyable corps qui se roule, à demi vêtu, sur le lit d’Antoine. Le pauvre enfant peine, dans ses soupirs de bûcheron, à comprendre ceci: que la douleur peut enfiévrer les sens, et qu’il lui faudra longtemps mûrir, sans doute, pour souffrir purement.

Minne est malade. La maison s’agite en silence; Maman a des yeux rouges dans une figure tirée. L’oncle Paul a parlé de fièvre de croissance, de mauvais moments à passer, d’embarras gastrique... maman perd la tête. Sa chérie, son petit soleil, son poussin blanc a la fièvre et reste couchée depuis deux jours...

Antoine erre, prêt à s’accuser de tout ce qui arrive; par la porte entrebâillée, il glisse dans la chambre de Minne son long museau; mais ses gros souliers craquent et des «chut! chut!» le chassent jusqu’au bas de l’escalier. À peine a-t-il entrevu Minne couchée, pâle, dans le lit à perse bleue et verte... Elle boit un peu de lait, très peu, avec un petit bruit de ses lèvres sèches, puis retombe et soupire... Sauf le cerne mauve des yeux, et ce pli au coin des ailes fines du nez, on la croirait couchée par caprice. Seulement, le soir, quand Maman a tiré les rideaux, allumé la veilleuse dans le verre bleu, voilà que Minne soupire plus fort, remue les mains, s’assoit, se recouche, et commence à murmurer des choses indistinctes: «Il dort... il fait semblant de dormir... la reine... la reine Minne», de courtes phrases puériles, enfin, à la manière d’un enfant qui rêve haut...

Par une aube de brouillard rouge, qui sent la mousse humide, le champignon et la fumée, Minne s’éveille, en déclarant qu’elle se sent guérie. Avant que Maman en croie sa joie, Minne bâille, montre une langue pâlotte mais pure, s’étire longue, longue, dans son lit, et pose cent questions: «Quelle heure est-il? où est Antoine? est-ce qu’il fait beau? est-ce que je peux avoir du chocolat?...»

Le lendemain, elle déguste au bout d’une mouillette le lait blanc et la crème jaune d’un œuf à la coque. Minne, gourmande, bien calée entre deux oreillers, joue à la convalescente. L’air délicieux, par la fenêtre ouverte, gonfle les rideaux et fait penser à la mer...

Minne se lèvera demain. Aujourd’hui, il fait humide et les feuilles pleuvent. Le vent d’ouest chante sous les portes, avec une voix d’hiver, une voix qui donne envie de cuire des châtaignes dans la cendre. Minne serre sur ses épaules un grand châle de laine blanche, et ses cheveux nattés découvrent ses oreilles de porcelaine rosée. Elle admet Antoine à lui tenir compagnie, et il en témoigne une gratitude discrète de chien trouvé. Le menton amenuisé de Minne l’attendrit aux larmes il voudrait prendre cette petite dans ses bras, la bercer et l’endormir... Pourquoi faut-il qu’il lise, dans les yeux noirs mystérieux, tant de malice et si peu de confiance? Antoine a déjà lu à haute voix, parlé de la température, de la santé de son père, du départ proche, et ce regard pénétrant ne désarme pas! Il va reprendre le roman commencé; mais une main effilée se tend hors du lit, l’arrête: