«Il m’agace, ce sergent de ville! songe Minne. À quoi ça peut-il servir, des gens qui marchent si gros? Les... les Frères de Belleville, et les Aristos... on ne les entend pas, eux, ils marchent comme des chats. Ils ont des souliers de tennis, ou bien des pantoufles brodées au point croisé... Comme il pleut! Je pense bien qu’ils ne sont pas dehors à cette heure-ci! Pourtant, La Teigne et l’autre, le chef des Frères, Le Frisé, où sont-ils? Enfuis, cachés dans... dans des carrières. Je ne sais pas s’il y a des carrières par ici... Oh! ce gros pas! Pouf! pouf, pouf pouf... Et s’il y en avait un, tout d’un coup, qui vienne par-derrière et qui lui enfonce un couteau dans sa vilaine nuque, au sergent de ville! Devant la porte, juste pendant qu’il passe!... Ah! ah! j’entends Célénie demain matin: «Madame, madame! il y a un agent de tué devant la porte!» C’est pour le coup qu’elle se trouverait mal!...

Et Minne, blottie dans son lit blanc, ses cheveux de soie balayés d’un côté et découvrant une oreille menue, s’endort avec un petit sourire.

Minne dort et Maman songe. Cette petite fille si mince, qui repose à côté d’elle, remplit et borne l’avenir de Madame... qu’importe son nom? elle s’appelle Maman, cette jeune veuve craintive et casanière. Maman a cru souffrir beaucoup, il y a dix ans, lors de la mort soudaine de son mari; puis ce grand chagrin a pâli dans l’ombre dorée des cheveux de Minne fragile et nerveuse, les repas de Minne, les cours de Minne, les robes de Minne... Maman n’a pas trop de temps pour y penser, avec une joie et une inquiétude qui ne se blasent ni l’une ni l’autre.

Pourtant, Maman n’a que trente-trois ans, et il arrive qu’on remarque dans la rue sa beauté sage, éteinte sous des robes d’institutrice. Maman n’en sait rien. Elle sourit, quand les hommages vont aux surprenants cheveux de Minne, ou rougit violemment, lorsqu’un vaurien apostrophe sa fille,—il n’y a guère d’autres événements dans sa vie occupée de mère-fourmi. Donner un beau-père Minne? vous n’y pensez pas. Non, non, elles vivront toutes seules dans le petit hôtel du boulevard Berthier qu’a laissé papa à sa femme et sa fille, toutes seules... jusqu’à l’époque, confuse et terrible comme un cauchemar, où Minne s’en ira avec un monsieur de son choix...

L’oncle Paul, le médecin, est là pour veiller de temps en temps sur elles deux, pour soigner Minne en cas de maladie et empêcher Maman de perdre la tête; le cousin Antoine amuse Minne pendant les vacances. Minne suit les cours des demoiselles Souhait pour s’y distraire, y rencontrer des jeunes filles bien élevées et, mon Dieu, s’y instruire à l’occasion... «Tout cela est bien arrangé», se dit Maman qui redoute l’imprévu. Et si l’on pouvait aller ainsi jusqu’à la fin de la vie, serrées l’une contre l’autre dans un tiède et étroit bonheur, comme la mort serait vite franchie, sans péché et sans peine!...

—Minne chérie, c’est sept heures et demie.

Maman a dit cela à mi-voix, comme pour s’excuser.

Dans l’ombre blanche du lit, un bras mince se lève, ferme son poing et retombe.

Puis la voix de Minne faible et légère demande:

—Il pleut encore?