«Oui, c’est extraordinaire! On me traite partout en ennemie! Il y a trop de choses qui m’échappent... Tout de même, il y a bien longtemps que je suis sur mes jambes; je n’en peux plus...»
L’accablement plie son dos, penche sa tête, gerbe en désordre, vers ses genoux; pour la première fois depuis sa fuite, Minne se souvient d’un lit tiède, d’une chambre blanche et rose... Elle a honte, à se sentir accroupie et lâche, la robe crottée et l’échine tendue... Tout est à recommencer. Il faut rentrer, espérer de nouveau la venue du Frisé, de nouveau s’échapper, parée, fiévreuse. Ah! que, du moins, vienne cette nuit-là, complète, débordante d’amour! Qu’un bras, dont elle devine la force traîtresse, guide ses premiers pas, qu’une main infaillible lève, un à un, tous les voiles qui cachent l’inconnu, car Minne se sent épuisée jusqu’au sommeil, jusqu’à la mort...
...Le silence l’éveille, le froid aussi. «Où suis-je?» Pour quelques minutes d’assoupissement au bord d’un trottoir, la voici éperdue, séparée du monde réel, inconsciente de l’heure, prête à croire qu’un cauchemar l’a portée dans un de ces pays où le seul visage des choses immobiles suffit à créer une terreur sans nom...
Qu’est devenue la Minne sauvage, l’amante d’un assassin fameux, la reine du peuple rouge? Petit oiseau maigre, elle grelotte sous sa chemisette rose d’été, toussote, tourne sur place, avec des yeux noirs effarés, de grands cheveux blonds, décoiffés et tristes. Sa bouche tremble pour retenir aussi le mot qui devrait guérir toutes les épouvantes, appeler l’étreinte, la lumière, l’abri: «Maman...» Ce mot-là, Minne ne le criera que si elle se sent mourir, si des bêtes effroyables l’emportent, si son sang, par sa gorge ouverte, s’épand comme une étoffe tiède... Ce mot-là, c’est le dernier recours, il ne faut pas l’user en vain!
Elle se remet en route courageusement en ressassant des choses raisonnables:
«Je vais regarder le nom de la rue, n’est-ce pas?» et puis je retrouverai le chemin de la maison, et puis je rentrerai tout doucement, et puis ce sera fini...»
Au coin du boyau désert, elle se dresse sur la pointe des pieds, pour lire: «Rue... rue... qu’est-ce que c’est que cette rue-là?... La suivante, peut-être que je la reconnaîtrai...»
La suivante est déserte, bossuée de pavés disjoints, d’immondices en tas... Une autre rue, une autre, une autre, qui portent des noms baroques... Et Minne demeure atterrée, les mains pendantes, envahie peu à peu d’une crainte folle: «On m’a transportée, pendant mon sommeil, dans une ville inconnue!... Si encore je rencontrais un sergent de ville... Oui, mais... Faite comme je suis, il commencera par me mener au poste...»
Elle marche encore, s’arrête, le cou renversé, pour lire des noms de rues, elle hésite, revient sur ses pas, cherche avec désespoir l’issue du labyrinthe...
«Si je m’assieds, je mourrai là.»