Cette pensée soutient les pas de Minne. Non que l’idée de la mort l’effraie; mais elle voudrait, petit animal perdu et souffrant, finir en son gîte...

Le froid plus vif, le vent qui s’éveille, des bruits lents et lointains de charrettes, tout cela sent le matin proche, mais Minne n’en sait rien. Elle marche, insensible; elle boîte, parce que ses pieds lui font mal et que l’une de ses pantoufles rouges a perdu un talon... Soudain, elle s’arrête, tend l’oreille: un pas s’approche, que rythme gaiement un refrain fredonné...

C’est un homme. Un «Monsieur» plutôt. Il marche, un peu lourd, un peu vieux, dans une pelisse à col fourré qui l’engonce. Toute l’âme de Minne se relève:

«Qu’il a l’air bon! qu’il est rassurant! que sa pelisse fourrée doit être chaude et douce! De la chaleur, mon Dieu, un peu de chaleur! il me semble que cela me manque depuis si longtemps!...»

Elle va courir, se jeter vers l’homme comme vers un grand-père, lui balbutier en pleurant qu’elle s’est perdue, que maman saura tout si le jour vient... Mais elle se reprend, avec la prudence que donne un long malheur: si l’homme, incrédule, allait la chasser?... Sous la pluie fine qui commence à tomber, Minne rajuste, comme elle peut, sa chevelure humide, repasse d’une main gourde les plis de son tablier rose, tâche de prendre l’air bien naturel et pas autrement gêné, mon Dieu, d’une jeune fille de bonne famille qui a perdu son chemin en se promenant...

«Je vais lui dire... comment déjà? Je vais lui dire: «Pardon, monsieur, vous seriez bien aimable de m’indiquer le chemin du boulevard Berthier...»

L’homme est si proche qu’elle peut sentir l’odeur de son cigare. Elle sort de l’ombre, s’avance sous le gaz verdâtre:

—Pardon, monsieur...

À la vue de cette mince silhouette, de ces cheveux de paille argentée, le promeneur s’est arrêté... «Il se méfie», soupire Minne, et elle n’ose pas continuer la phrase préparée...

—Qu’est-ce qu’elle fait là, cette petite fille?