«Voilà, c’est fait... Encore un! Le troisième, et sans succès. C’est à y renoncer. Si mon premier amant, l’interne des hôpitaux, ne m’avait pas affirmé que je suis «parfaitement conformée pour l’amour», j’irais consulter un grand spécialiste...»
Elle se remémore tous les détails de son bref rendez-vous, et serre les poings dans son manchon.
«Enfin, voyons! ce petit, il est gentil comme tout! Il meurt de plaisir dans mes bras, et moi, je suis là à attendre, à dire: «Évidemment, ce n’est pas désagréable... mais montrez-moi ce qu’il y a de mieux!»
«...C’est comme mon second, cet Italien qu’Antoine avait connu chez Pleyel, allons... celui qui avait des dents jusqu’aux yeux... Diligenti!... Quand je lui ai demandé, chez lui, ce qu’on appelait dans les livres des «pratiques infâmes», il a ri, et il a recommencé ce qu’il venait de faire!... Voilà ma veine, voilà ma vie jusqu’à ce que j’en aie assez!...»
Elle ne pense à Antoine, en cette minute-là, que pour le charger d’une vague et inutile responsabilité: «C’est sa faute, je parie, si je ressens autant de plaisir que... ce strapontin. Il a dû me fausser quelque chose de délicat.»
«Pauvre Minne!...» soupire-t-elle. Le fiacre atteint la place de l’Étoile. Dans quelques minutes, elle sera chez elle, avenue de Villiers, tout près de la place Pereire... Elle traversera le trottoir glacé, franchira l’escalier surchauffé qui sent le ciment frais et le mastic—et puis les grands bras d’Antoine, sa joie canine... Elle baisse la tête, résignée. Il n’y a plus d’espoir pour aujourd’hui.
* * * * *
Deux ans de mariage, et trois amants... Des amants? peut-elle les nommer ainsi dans son souvenir? Elle ne leur accorde qu’une indifférence faiblement vindicative, à ceux-là qui ont goûté près d’elle le convulsif et court bonheur qu’elle cherche avec une persistance déjà découragée. Elle les oublie, les relègue dans un coin gris de sa mémoire, où s’effacent leurs traits, presque leurs noms... Un seul souvenir net, d’une neuve couleur de coupure fraîche: la nuit de ses noces.
Minne dessinerait encore du doigt, sur le mur de sa chambre, l’ombre qui y caricaturait Antoine, cette nuit-là: un dos bossu d’effort, des cheveux en mèches cornues, une courte barbe de satyre, toute l’image fantastique d’un Pan besognant une nymphe.
Au cri aigu de Minne blessée, Antoine avait répondu par une manifestation idiote de joyeuse gratitude, de soins émus, de dorlotements fraternels... il était bien temps!