Elle claquait tout bas des dents et ne pleurait pas. Elle respirait avec surprise cette odeur d’homme nu. Rien ne l’enivrait, pas même sa douleur—il y a des brûlures de fer à friser qui sont autrement insupportables—mais elle espérait mourir, sans trop y croire... Son mari tout neuf, son ardent et maladroit mari s’étant endormi, Minne avait tenté, timidement, de s’évader des bras encore fermés sur elle. Mais ses doux cheveux de soie, mêlés aux doigts d’Antoine, la tenaient captive. Tout le reste de la nuit, la tête tirée en arrière, Minne avait songé, immobile et patiente, à ce qui lui arrivait là, aux moyens d’arranger les choses, à l’erreur profonde d’avoir épousé cette espèce de frère...
«C’est la faute de Maman, quand on y réfléchit bien... Cette pauvre Maman! elle était restée persuadée que je portais écrit sur mon front: «Voici la fille qui a découché!...» Découché! pour ce que ça m’a rapporté! J’ai eu beau lui dire que je n’avais rencontré sur ma route que deux femmes, un vieux, et un gros rhume... L’oncle Paul me bat froid, depuis que Maman est morte, comme si j’étais la cause de sa mort... Pauvre Maman! elle n’a rien trouvé de mieux à me dire, avant de nous quitter, que: «Épouse Antoine, ma chérie: il t’aime, et tu ne peux guère en épouser un autre...» Allons donc! je pouvais en épouser trente-six mille autres, n’importe quel autre, pourvu que ce ne fût pas celui-là!...»
Minne, depuis son mariage, vit close dans son passé, sans se douter qu’il n’est pas normal, chez une femme presque enfant, de commencer ses méditations par «Autrefois...»
Du rêve qui l’emportait naguère vers l’avenir, vers Le Frisé, vers le monde obscur qui s’agite, la nuit, dans l’ombre des fortifications, elle semble s’être réveillée, effarée, sans mémoire précise. Elle a gardé son habitude de songer longuement, les yeux tendus vers l’Aventure... Mais, déçue, humiliée, renseignée, elle commence à deviner que l’Aventure, c’est l’Amour, et qu’il n’y en a pas d’autre. Mais quel amour? «Oh! supplie Minne en elle-même, un amour, n’importe lequel, un amour comme tout le monde, mais un vrai, et je saurai bien, avec celui-là, m’en créer un qui soit digne de moi seule!...»
«Ah! je le savais bien, que ce coup de sonnette-là, c’était ma Minne! Je parie que tu vas m’en vouloir, parce que tu es en retard!»
Elle sourit, encore qu’elle n’ait guère envie de rire, de savoir si prévue, et si respectée, son injuste humeur. Au fond, elle retrouve sans déplaisir ce grand garçon à figure chevaline, beau, si l’on veut, et qui habille sa jeune figure d’une barbe sérieuse. «Au moins, songe-t-elle en dénouant sa voilette, je suis sûre de celui-ci: je n’en attends plus rien. C’est quelque chose, au point où j’en suis.»
—Pourquoi «en retard»? On dîne ici, je suppose?
Antoine lève des bras scandalisés qui touchent presque le plafond:
—Bon Dieu! et les Chaulieu?
—Ah! dit Minne.