Et elle reste plantée, la voilette tendue entre ses doigts fins, si délicieuse avec sa figure d’enfant grondée qu’Antoine se jette sur elle, la soulève de terre, veut l’embrasser; mais elle se dégage vite, les yeux refroidis:
—C’est ça, va! retarde-moi encore! D’ailleurs, on dîne tellement tard chez eux... Nous ne serons jamais les derniers!
Elle glisse vers la porte de sa chambre et se retourne, les lèvres plissées d’une moue:
—Tu y tiens, toi, à ce dîner?
Antoine ouvre la bouche, puis la referme, puis la rouvre, évidemment sous un flot si pressé d’arguments que Minne s’énerve et crie avant qu’il ait parlé:
—Oui, je sais! Tes relations avec Pleyel! Et la publicité des journaux affermés par Chaulieu! Et Lugné-Poe qui veut commander un barbytos pour les danses d’Isadora Duncan! Je sais tout, tout, je te dis! Dans dix minutes, je serai prête!
«Puisqu’elle sait tout ça, se dit Antoine resté tout seul au milieu du salon, pourquoi me demande-t-elle si je tiens à ce dîner?»
L’amour d’Antoine ignore la supercherie, comme la modération. Sa tendresse le fait trop tendre, et trop gai sa gaieté, et trop soucieux son souci. Peut-être n’y a-t-il pas d’autres barrières, entre elle et lui, que ce besoin—«cette manie» dit Minne—d’être sincère et sans détour?... Un jour, l’oncle Paul, le père d’Antoine, a dit à son fils, devant Minne: «Il faut se défier de son premier mouvement!» «Oh! c’est bien vrai», a répondu Minne docile, achevant en elle-même: «...surtout les gens qui ne mentent pas spontanément. Ce sont des paresseux, qui ne se donnent même pas la peine d’arranger un peu la vérité, quand ce ne serait que par politesse, ou bien pour intriguer...»
Antoine est un de ces incorrigibles. Il s’écrie vers Minne, à chaque instant: «Je t’aime!» Et c’est vrai. C’est vrai d’une manière absolue, sans nuances, pour toujours.
«Où irions-nous, philosophait Minne, si, usant du même procédé d’affirmation, je m’exclamais avec une conviction égale à la sienne: «Je ne t’aime pas!»