Cette fois encore, planté dans le salon blanc, il discute loyalement avec Minne absente: «Pourquoi me l’a-t-elle demandé, puisqu’elle le savait?» Il bouscule, en passant, le barbytos qu’il a fait construire chez Pleyel. La grande lyre gémit, lamentable et harmonieuse: «Bon Dieu! mon modèle huit!» Il la palpe avec sollicitude et sourit, dans la glace, à son image de rhapsode barbu.

Antoine n’est pas un aigle, mais il a le bon sens de s’en rendre compte. Tourmenté du besoin de se grandir aux yeux de Minne, il détourne avec l’autorisation de Gustave Lyon, son patron, quelques heures de son temps, dû à la comptabilité de la maison Pleyel, pour les donner à la reconstruction d’instruments grecs ou égyptiens. «Je me serais aussi bien occupé d’automobiles, s’avoue-t-il, mais la reconstitution du barbytos me vaudra peut-être un bout de ruban rouge...» La porte de la chambre à coucher se rouvre, Antoine tressaille.

—J’ai dit dix minutes, jette une petite voix triomphante. Regarde ta montre!

—C’est épatant, concède ce modèle des maris. Que tu es belle, Minne!

Belle, on ne sait pas bien; mais singulière et charmante, comme elle fut toujours. Elle est habillée d’un tulle vert, vert bleu, bleu vert, une robe couleur d’aigue-marine. Une ceinture d’argent, une rose d’argent au bord du décolletage discret, c’est tout. Mais il y a les épaules frêles de Minne, les cheveux étincelants de Minne, et les yeux noirs qui étonnent, qui ne vont pas avec le reste, et, au-dessous de son collier—des perles pas plus grosses que des grains de riz,—deux toutes petites salières si attendrissantes...

—Viens vite, ma poupée!...

Chez les Chaulieu, chacun arrive avec une âme de combat, les poings serrés, la mâchoire contractée et défensive. Les plus forts montrent une mine affectée d’aise et de bien-être, la face reposée d’un bon ami qui vient chez ses bons amis pour passer tranquillement la soirée. Mais ceux-là sont rares. En thèse générale, quand un homme annonce dans la journée: «Je dîne ce soir chez les Chaulieu», les visages se tournent vers lui avec un ironique intérêt. On dit «ah! ah!» et cela signifie: «Bonne chance! vous sentez-vous en forme? le biceps va?»

Dégagé de toute légende, le salon des Chaulieu n’a pas de quoi inquiéter les plus fiers courages; Mme Chaulieu est une harpie, soit. Mais il se trouve encore des esprits paisibles sur qui cette révélation ne produit pas d’autre effet que, par exemple, celle-ci: «Madame Chaulieu est un peu bossue.»

Cette insigne créature se pare de méchanceté, comme les autres de vice. Pratique, elle s’est d’abord fait connaître en parlant d’elle-même, et encore d’elle-même. Patiente, elle a, durant cinq ou six années, commencé toutes ses phrases par: «Moi qui suis la plus méchante femme de Paris...» Et Paris, à cette heure, redit avec un touchant ensemble: «Madame Chaulieu, qui est la plus méchante femme de Paris...»

Peut-être n’est-ce chez elle qu’activité inemployée, énergie de bossue dont la bosse est en dedans; car son corps menu porte solennellement une grande et magnifique tête de juive orientale.