Chaulieu, son mari, est un homme discret, découragé et bûcheur, épouvanté de sa compagne. On dit volontiers, en parlant de lui: «Ce pauvre Chaulieu»; car il laisse paraître, sur sa figure de petit hidalgo camus, la mélancolie des malades incurables et résignés. Il accepte fièrement le malheur d’être l’époux de sa femme, et son silence signifie: «Laissez-moi tranquille avec votre pitié; si je suis son mari, c’est que je l’ai bien voulu!»

Irène Chaulieu s’habille coûteusement, porte des robes blanches de dentelle ou de tulle qui gagneraient à connaître plus fréquemment le teinturier-dégraisseur, des zibelines d’occasion, et des gants blancs toujours un peu craqués à cause de la nervosité remuante de ses petites mains, des mains tripoteuses et moites, qui accaparent la poussière des bibelots, le sucre des gâteaux, le beurre des sandwiches, et les traces oxydées d’une chaîne de cou qu’elles tourmentent sans cesse.

Chez elle, assise, afin de paraître plus grande, sur l’extrême bord d’une chaise, Irène Chaulieu se tient au fond d’un immense salon carré, face à la porte pour dévisager ses amis dès qu’ils entrent, et les suivre, durant qu’ils traversent le parquet miroitant comme une mare, de son beau regard brutal et malveillant.

Telle est l’étrange amie que le hasard a donnée à Minne. Irène s’est jetée sur cette jeune femme avec la curiosité collectionneuse qui la fait si aimable aux nouveaux venus, tout animée de la joie de connaître, d’éplucher, de détruire. Et puis, mon Dieu, Antoine n’est pas si mal... grand et barbu, une dégaine de Brésilien honnête... La prévoyante sensualité d’Irène sait ménager l’avenir.

—Ah! les voilà enfin!

Antoine, derrière Minne qui traverse en patineuse le parquet glacé, marmonne des excuses et s’effondre sur la main tendue de madame Chaulieu. Mais elle ne le regarde même pas, occupée à détailler la toilette de Minne...

—C’est cette belle robe, ma chère, qui vous a mise en retard?

Son ton châtie plus qu’il n’interroge; mais Minne n’en semble pas émue. Elle compte, l’œil noir et grave, les convives masculins et oublie de dire bonsoir à Chaulieu qui s’écrie mollement, fatigué jusque dans l’enthousiasme:

—Comme vous ressemblez, ce soir, à la dure fille de Siegfried et de Brünnhild!

—Vous l’avez connue? plaisante Minne, flattée.