—Il ne s’en remet pas: regardez-le... Pauvre gosse! il me fait pitié!
—Pitié! vous êtes épatant, mon cher, à vouloir que toutes les femmes passent leur vie dans les garçonnières! C’est bien fait pour le petit Couderc! Moi, j’aime les femmes qui se tiennent!
Il est exact, d’ailleurs, que Jacques Couderc souffre. Il supporte son nouvel état d’amant heureux avec impatience et malaise. La semaine d’avant, son flirt avec Minne lui procurait un agacement délicieux, l’exaltation d’un vin léger qui fait chanceler la tête sans couper les jambes. Il aurait voulu se battre devant elle, insulter à tout ce qui existe, enlever une autre femme pour que Minne le sût et l’admirât; mais il ne subissait pas ce morne et ardent amour, si près des larmes et de la violence, cet amour que la première heure de possession avait fait sortir d’un gîte sombre où il dormait tout armé...
Jacques souffre de jalousie, parce qu’il aime, et son mal lui donne une contenance un peu courbée et gauche, un air de rhumatisant précoce.
Sans déférence pour le pianiste qui joue une tumultueuse rengaine de Liszt, Maugis a rejoint Minne, et Jacques Couderc la regarde roucouler et rire.
«Elle n’a ri qu’une fois aujourd’hui, songe-t-il, c’est quand elle m’a dit que j’étais bête. Seigneur! je le suis encore bien plus qu’elle ne le croit... Quelle sale tête il a, ce Maugis! Il ressemble au «Frog Prince» des dessins de Walter Crane... Tant pis! je m’en vais mettre la puce à l’oreille du mari!»
Jacques Couderc relève son nez de gavroche, affermit son sourire en coin, et s’en va crânement «rapporter» à Antoine, qui fume en paix près de la table de poker, dans le clan des hommes mûrs, car sa barbe et sa figure de cheval sérieux lui ont créé des relations au-dessus de son âge. Et puis, le rénovateur du barbytos ne folâtre pas avec des gigolos!
—Monsieur...
—Cher monsieur...
Ils échangent une poignée de main, et Antoine sourit paternel.