«Tout l'après-midi est devant moi comme une terrasse inclinée, rayonnante en haut et qui plonge, là-bas, dans le soir indistinct, couleur d'étang. C'est l'heure, te l'a-t-on dit? où je m'enferme. Réclusion jalouse, n'est-ce pas? méditation voluptueuse et triste d'une amante solitaire?... Qu'en sais-tu? Quels noms donner aux fantômes que je choie, quels conseillers me pressent, et pourrais-tu jurer que mon rêve a les traits de ton visage?... Doute de moi! doute de moi, toi qui as pu surprendre mes pleurs, et mon rire, toi que je fruste à tout moment, toi, que je baise en te nommant tout bas: «Étranger...»

Jusqu'au soir, je te trahis! Mais, à la nuit, je te donne rendez-vous, et la pleine lune me retrouve au pied de l'arbre où délirait un rossignol, si enivré de son chant qu'il n'entendit ni nos pas, ni nos souffles, ni nos paroles mêlées... Aucun de mes jours ne ressemble au jour d'avant, mais une nuit de pleine lune est divinement pareille à une autre nuit de pleine lune...

«À travers l'espace, par-dessus la mer et les montagnes, ton esprit vole-t-il au rendez-vous que je lui donne, auprès de l'arbre? J'y reviens, comme je l'ai promis, chancelante, car ma tête renversée cherche en vain le bras qui la soutenait... Je t'appelle—parce que je sais que tu ne viendras pas! Sous mes paupières fermées, je joue avec ton image, j'adoucis la couleur de ton regard, le son de ta voix, je taille à mon gré ta chevelure, et j'affine ta bouche, et je t'invente subtil, enjoué, indulgent et tendre—je te change, je te corrige...

«Je te change... Peu à peu, et tout entier, et jusqu'au nom que tu portes... Et puis je m'en vais, furtive, honteuse, légère, comme si, entrée avec toi sous l'ombre de l'arbre, j'en sortais avec un inconnu...»

[J'AI CHAUD]

Ne me touche pas! j'ai chaud... Écarte-toi de moi! Mais ne reste pas ainsi debout sur le seuil: tu arrêtes, tu me voles le faible souffle qui bat, de la fenêtre à la porte, comme un lourd oiseau prisonnier...

J'ai chaud. Je ne dors pas. Je regarde l'air noir de ma chambre close, où chemine un râteau d'or, aux dents égales, qui peigne lentement, l'herbe rase du tapis. Quand l'ombre rayée de la persienne atteindra le lit, je me lèverai,—peut-être... Jusqu'à cette heure-là, j'ai chaud.

J'ai chaud. La chaleur m'occupe comme une maladie et comme un jeu. Elle suffit à remplir toutes les heures du jour et de la nuit. Je ne parle que d'elle; je me plains d'elle avec passion et douceur, comme d'une caresse impitoyable. C'est elle—regarde!—qui m'a fait cette marque vive au menton, et cette joue giflée, et mes mains ne peuvent quitter ces gantelets, couleur de pain roux, qu'elle peignit sur ma peau. Et cette poignée de grains d'or, tout brûlants, qui m'a sablé le visage, c'est elle, c'est encore elle...

Non, ne descends pas au jardin; tu me fatigues. Le gravier va craquer sous tes pas, et je croirai que tu écrases un lit de petites braises... Laisse! que j'entende le jet d'eau, qui gicle maigre et va tarir, et le halètement de la chienne couchée sur la pierre chaude. Ne bouge pas! Depuis ce matin, je guette, sous les feuilles évanouies de l'aristoloche, qui pendent molles comme des peaux, l'éveil du premier souffle de vent... Ah! j'ai chaud! Ah! entendre, autour de notre maison, le bruit soyeux, d'éventail ouvert et refermé, d'un pigeon qui vole!...

Je n'aime déjà plus le drap fin et froissé, si frais tout à l'heure à mes talons nus. Mais au fond de ma chambre, il y a un miroir, tout bleu d'ombre, tout troublé de reflets...