Quelle eau tentante et froide!
Imagine, à t'y mirer, l'eau des étangs de mon pays! Ils dorment ainsi sous l'été, tièdes ici, glacés là par la fusée d'une source profonde. Ils sont opaques et bleuâtres, perfidement peuplés, et la couleuvre d'eau s'y enlace à la lige longue des nénuphars et des sagittaires... Ils sentent le jonc, la vase musquée, le chanvre vert... Rends-moi leur fraîcheur, leur brouillard où se berce la fièvre, rends-moi leur frisson,—j'ai si chaud!...
Ou bien donne-moi—mais tu ne voudras pas!—un tout petit morceau de glace, dans le creux de l'oreille, et un autre là, sur mon bras, à la saignée... Tu ne veux pas? tu me laisses désirer en vain, tu me fatigues...
Regarde, à présent, si la couleur du jour commence à changer, si les raies éblouissantes des persiennes deviennent bleues en bas, orangées en haut? Penche-toi sur le jardin, raconte-moi la chaleur comme on raconte une catastrophe!
Le marronnier va mourir, dis? Il tend vers le ciel des feuilles frites, couleur d'écaille jaspée... Et rien ne pourra sauver les roses, saisies par la flamme avant d'éclore... Des roses... des roses mouillées, gonflées de pluie nocturne, froides à embrasser...
Ah! quitte la fenêtre! reviens! trompe ma langueur en me parlant de fleurs penchées sous la pluie! Trompe-moi, disque l'orage, là-bas, enfle un dos violet, dis-moi que le vent, rampant, se dresse soudain contre la maison, en rebroussant la vigne et la glycine, dis que les premières gouttes, plombées, vont entrer, obliques, par la fenêtre ouverte!
Je les boirai sur mes mains, j'y goûterai la poussière des routes lointaines, la fumée du nuage bas qui crève sur la ville...
Souviens-toi du dernier orage, de l'eau amère qui chargeait les beaux soucis couleur de soleil, de la pluie sucrée que pleurait le chèvrefeuille, et de la chevelure du fenouil, poudrée d'argent, où nous sucions en mille gouttelettes la saveur d'une absinthe fine...
Encore, encore! j'ai si chaud! Rappelle-moi le mercure vivace qui roule aux creux des capucines, quand l'averse s'éloigne, et sur la menthe pelucheuse... Évoque la rosée, la brise haute qui couche les cimes des arbres et ne touche pas mes cheveux... Évoque la mare cernée de moustiques et la ronde des rainettes... Oh! je voudrais, sur chaque main, le ventre froid d'une petite grenouille!... J'ai chaud, si tu savais... Parle encore...
Parle encore guéris ma fièvre! Crée pour moi l'automne: donne-moi, d'avance, le raisin froid, qu'on cueille à l'aube, et les dernières fraises d'octobre, mûres d'un seul côté... Oui, il me faudrait, pour l'écraser dans mes mains sèches, une grappe de raisins oubliés sur la treille, un peu ridés de gelée... Si tu amenais, auprès de moi, deux beaux chiens au nez très frais?... Tu vois, je suis toute malade, je divague...