Ne me quitte pas! assieds-toi, et lis-moi le conte qui commence par: «La princesse avait vu le jour dans un pays où la neige ne découvre jamais la terre, et son palais était fait de glace et de givre...» De givre, tu entends? de givre!... Quand je répète ce mot scintillant, il me semble que je mords dans une pelote de neige crissante, une belle pomme d'hiver façonnée par mes mains... Ah! j'ai chaud!...

J'ai chaud, mais... quelque chose à remué dans l'air? Est-ce seulement cette guêpe blonde? Annonce-t-elle la fin de ce long jour? Je m'abandonne à toi. Appelle sur moi le nuage, le soir, le sommeil. Tes doigts sous ma nuque y démêlent un moite désordre de cheveux...

Penche-toi, évente, de ton souffle, mes narines, et presse, contre mes dents, le sang acide de la groseille que tu mords... Je ne murmure presque plus, et tu ne saurais dire si c'est d'aise... Ne t'en vas pas si je dors: je feindrai d'ignorer que tu baises mes poignets et mes bras, rafraîchis, emperlés comme le col d'un alcarazas brun...

[CONVALESCENCE]

Vers Tunis... Tunis, c'est là-bas, plus loin que l'horizon visible, plus loin que cette claire brume lilas qui repose sur la mer et la fait, par contraste, plus sombre. Tunis... c'est tout blanc, n'est-ce pas? d'un blanc de sucre au soleil, et l'ombre des murs y est bleue, du même bleu que la mer, là-bas à l'horizon?... Tunis, c'est l'Afrique, c'est... comment dire? c'est l'éblouissante ville que je ne connais pas, la ville qui est de l'autre côté de la mer!

Je voudrais ne jamais y arriver. Toute ma journée, je la passerai ici, à l'avant du bateau sur cette chaise-longue de rotin, déteinte et comme poncée par la vague et l'embrun. Je me refuse à secouer ma paresse de convalescente, même quand sonnera l'assourdissant gong des repas. Apportez-moi le riz créole, et les oranges, et les dattes, là, sur la couverture qui m'emmaillote jusqu'aux aisselles. Apportez-moi aussi le café brûlant, et laissez-moi tranquille, maintenant, toute seule sur le pont. Je ne veux plus voir personne...

Le bateau roule très fort. Le mât, devant moi, s'incline avec lui, à gauche, puis à droite, et parcourt le ciel comme une longue aiguille hésitante. Ma tête oscille doucement et je vois tantôt à ma gauche, tantôt à ma droite, la mer se soulever et venir à ma rencontre, gaufrée de profonds sillons à crêtes blanches, et si lourde et d'un bleu si dense qu'elle donne confiance: ne marcherais-je pas sur ces eaux épaisses, comme sur un asphalte fouetté en train de se figer?

Seule... et sur la mer sans bornes. Enfin! Le vent et le roulis ont balayé ce pont. On bavarde au salon, on bridge au fumoir, on geint dans les cabines. Seule, et déjà tout enivrée de balancement, de faiblesse convalescente, de demi-fièvre... Je regarde, étonnée, ma forme sous la couverture serrée, et mes pieds pointus, et mes mains inertes sous les gants épais. C'est moi, ce corps immobile? Et n'est-ce pas ainsi qu'on attache, les bras aux flancs et les genoux joints, ceux qui ont cessé pour jamais de se mouvoir, et qu'on verse à la mer, par-dessus ce parapet?

Quelle douceur de songer à cela, ici, sereinement! Je ne souffre plus. Chaque effort du bateau me guérit davantage. La tête libre, et le corps si léger, et les yeux perdus... J'égale presque celle que je serai—plus tard, demain, dans un an, dans une heure?—quand mon libre esprit voguera sur la mer, délesté du poids qui dort sur cette chaise-longue...

Hier encore, je souffrais. J'appelais, avec l'énergie des malades, la cessation de ma souffrance. J'espérais ma guérison, j'exigeais le changement—la vie. Aujourd'hui, je me repose, insensible comme ceux qui viennent de mourir. Mon souffle n'ouvre pas mes lèvres humides et froides d'une vapeur salée; le bateau seul respire, d'une longue, d'une lente et puissante haleine qui le couche à droite, qui le couche à gauche, qui enfonce son avant au profond de la vague, puis le relève ruisselant. Un sourd frémissement rythmé l'anime aussi comme les pulsations d'un cœur essoufflé.