Qu'il est vivant, le bateau où s'éteint mon mal! Beau nageur blanc, comme tu emportes vite ma dépouille! Ma dépouille: j'appelle ainsi ce corps privé soudain de ce qui le tordait si passionnément sur un lit moite, ce corps si expressif dans sa souffrance, si révolté, qui luttait contre son mal, inconscient et vigoureux comme un serpent coupé!... Tu m'emportes guérie—comme si j'étais morte. Pas de souhait, pas de tourment, plus rien... Le vide, la sérénité vaincue de ceux qui ont fini d'espérer, fini de pâtir.

Une nuée rousse, surgie du Nord invisible, derrière moi, traverse lentement le ciel. Sa couleur m'annonce la fin prochaine du jour, la fin du voyage, la fin de ma solitude... Quelque chose, en même temps, se lève sur ma pensée pure et stagnante: une nuée dont je ne puis dire si elle a forme de souvenir, de souci ou de regret; elle se dissipe avant de projeter sur un miroir étincelant et désert l'ombre d'un triste visage penché, ou d'une chimère cabrée, ou d'un combat amoureux...

Le nuage roux se hâte et nous devance vers la rive qu'on ne voit pas... Le soleil descend, berçant sur mon visage aux yeux mi-clos l'ombre du mât. Le vent grandit par instants, puis retombe, et ses assauts irréguliers agitent, hors de mon bonnet de laine, un petit drapeau palpitant de cheveux. Cela est irritant comme la caresse taquine d'un doigt sur la joue, quand on dort... Je résiste, je ne veux pas de réveil. Ne peut-on chasser même ces oiseaux tournoyants, noirs sur le ciel d'un bleu frais de lavande? Leur vol fend l'azur autour de moi, si vif et si soudain que je tressaille, comme si la plume humide et pointue de leur aile m'avait atteinte. Ainsi tressaillais-je autrefois, au passage, dans l'air, de ce parfum... Quel parfum? Je l'ai oublié...

J'ai oublié. Il y a, entre celle que je fus et celle qui est ici, couchée, vivante et refroidie comme une terre encore en fleurs d'où la chaleur se retire, il y a l'enchantement funèbre d'un long mal, il y a les insomnies, les féeries du délire, les heures des sommeils fiévreux... Ces pieds joints et paisibles ont usé de leurs ongles le drap qui les recouvrait, et ces narines, ces lèvres fermées ont imploré, ouvertes, tendues, le suc d'un fruit calmant, ou la bouffée du parfum oublié. La douleur et la joie, la musique, la couleur et l'odeur—autant de rayons affilés qui se brisaient sur moi, et comme j'en retentissais toute!...

Le soleil descend, et je me trouble à découvrir que la mer est maintenant plus pâle que le ciel, la mer tout à l'heure chargée de noir et de bleu, et de savonneuse écume... Une lumière verte, claire et dorée, monte des sables mystérieux, et la vague se tait aux flancs du bateau blanc... Là-bas! qu'est-ce, là-bas? Un long nuage ondulé, où brillent des oiseaux de neige?

Non, c'est la terre! Pouvais-je m'y tromper? Ne suis-je pas déjà debout, penchée toute vers le rivage qui vient lentement à nous, perçant les vapeurs où naissent peu à peu des villages blancs, des collines de jeune blé plus vertes que la mer?

Je tremble, comme si une main irrésistible m'eût tirée d'un sommeil sans rêves. Je tremble sous le choc reconnu de la lumière, de l'émotion, de la joie, du parfum et du son, et je tends vers la chaude terre inconnue, comme si j'allais retrouver là-bas, là-bas, mais avec un visage ému, des yeux changeants pleins de souci et d'espoir, avec sa fièvre, avec son mal fécond en songes, celle qui gisait tout à l'heure, triste et guérie!...

FIN