Nous avons atteint le bout du monde. La dune, toute nue, abrite entre ses genoux ronds les cabanes noires, et devant nous fuit le désert qui déçoit et réconforte, le désert sous un soleil blanc, dédoré par la brume des jours trop chauds...
10 heures.—“Tribu papoue conjurant l’Esprit des Eaux amères.” C’est la légende que j’écrirai au verso de l’instantané que vient de prendre Maggie. Les “indigènes”, à têtes de phoques mouillés, dans l’eau jusqu’au ventre, la battent avec de longues perches, en hurlant rythmiquement. Ils rabattent le poisson dans le filet tendu en travers d’un grand lac allongé, un grand bout de mer qu’abandonne ici la marée négligente. Le carrelet y grouille, et la crevette grise, et le flet et la limande... Marthe s’y rue et fouit les rives de sable mouvant, avec une activité de bon ratier. Je l’imite, à pas précautionneux d’abord, car toute ma peau se hérisse, à sentir passer entre mes chevilles quelque chose de plat, vif et glissant...
—A vous! à vous, bon Dieu! vous ne la voyez donc pas?
—Quoi?
—La limande, la limande, là!...
Là?... Oui, une assiette plate nacrée, qui miroite et file entre deux eaux... Héroïque, je fouille le fond de l’eau, à quatre pattes, à plat ventre, traînée sur les genoux... Un bref jappement: c’est Marthe qui crie de triomphe et lève au bout de son bras ruisselant l’assiette plate qui se tord et fouette... Je crèverai de jalousie, si je reviens bredouille! Où est le Silencieux? oh! le lâche, il pêche au haveneau! Et Maggie? ça va bien, elle nage, soucieuse uniquement de sa plastique et de son maillot de soie framboise... C’est contre Marthe seule que je lutte, Marthe et son calot de cheveux rouges collés, Marthe ficelée dans du gros jersey bleu, petit mathurin à croupe ronde... Les bêtes, les bêtes, je les sens, elles me narguent! Un gros lançon de nacre jaillit du sable mou, dessine en l’air, de sa queue de serpent, un monogramme étincelant et replonge...
11 heures.—La tribu papoue a fini ses conjurations. L’Esprit des Eaux amères, sensible aux hurlements rituels, a comblé de poissons plats leurs filets. Sur le sable, captives encore des mailles goudronnées, agonisent de belles plies au ventre émouvant, l’insipide flet, les carrelets éclaboussés d’un sang indélébile... Mais je ne veux que la proie traquée par mes seules mains écorchées, entre mes genoux écaillés par le sable et les coquilles tranchantes... Le carrelet, je le connais à présent, c’est un gros serin qui pique du nez droit entre mes chevilles jointes et s’y bloque,—la limande n’est pas plus maligne... Nous pêchons côte à côte, Marthe et moi, et le même jappement nous échappe, quand la prise est belle...
11 h. 1/2.—Le soleil cuit nos nuques, nos épaules qui émergent de l’eau tiède et corrosive... La vague, sous nos yeux fatigués, danse en moires glauques, en bagues dorées, en colliers rompus... Aïe, mes reins!... Je cherche mes compagnons muets; le Silencieux arrive, juste comme Marthe, à bout de forces, gémit: “J’ai faim!”... Le Silencieux fume, et son gros cigare ne lui laisse que la place d’un sourire d’orgueil. Il tend vers nous son haveneau débordant de nacres vivantes...
Maggie vient à son tour, ravie d’elle-même: elle a pris sept crevettes et un enfant de sole...
—A la soupe, les enfants! crie Marthe. Les indigènes charrieront le gibier jusqu’à l’auto.