—Oh! on va emporter tout? il y en a au moins cinquante livres!
—D’abord, ça fond beaucoup à la cuisson. On en mangera ce soir en friture, demain matin au gratin, demain soir au court-bouillon... Et puis on en mangera à la cuisine, et on en donnera peut-être aux voisins...
1 heure.—Assis sous la tente, nous déjeunons lentement, dégrisés... Là-bas, au bout du désert aveuglant et sans ombre, quelque chose bout mystérieusement, ronronne et se rapproche,—la mer!... Le Champagne ne nous galvanise pas, la migraine plane sur nos têtes laborieuses...
Nous nous contemplons sans aménité. Marthe a pincé un coup de soleil sur son petit nez de bull. Le Silencieux bâille et mâche son cinquième cigare. Maggie nous choque un peu, trop blanche et trop nue, dans son maillot framboise...
—Qu’est-ce qui sent comme ça? s’écrie Marthe. Ça empeste le musc, et je ne sais quoi encore...
—Mais c’est le poisson! Les filets pleins pendent là...
—Mes mains aussi empestent. C’est le flet qui sent cette pourriture musquée... Si on donnait un peu de poisson à ces braves indigènes?...
2 heures.—Retour morne. Nous flairons nos mains à la dérobée. Tout sent le poisson cru: le cigare du Silencieux, le maillot de Maggie, la chevelure humide de Marthe... Le vent d’Ouest, mou et brûlant, sent le poisson... La fumée de l’auto, et la dune glacée d’ombre bleue, et toute cette journée, sentent le poisson...
3 heures.—Arrivée. La villa sent le poisson. Farouche, le cœur décroché, Marthe s’enferme dans sa chambre. La cuisinière frappe à la porte:
—Madame veut-elle me dire si elle veut les limandes frites ou gratinées ce soir?