Inspiré, le patron recule de trois pas, étend le bras, et, d’une voix d’aéronaute quittant la terre:

—Lâchez un sein! crie-t-il.

Même cadre. On répète la Revue. Une revue comme toutes les revues. C’est l’internement, de 1 à 7 heures, de tout un pensionnat pauvre et voyant, bavard, empanaché,—grands chapeaux agressifs, bottines dont le chevreau égratigné bleuit, jaquettes minces qu’on “réchauffe” d’un tour de cou en fourrure...

Peu d’hommes. Les plus riches reluisent d’une élégance boutiquière, les moins fortunés tiennent le milieu entre le lad et le lutteur. Quelques-uns s’en tiennent encore au genre démodé du rapin d’opérette,—beaucoup de cheveux et peu de linge, mais quels foulards!

Tous ont, en passant de la rue glaciale au promenoir, le même soupir de détente et d’arrivée, à cause de la bonne chaleur malsaine que soufflent les calorifères... Sur le plateau, le chaudron des répétitions fonctionne déjà, renforcé, pour les danses, d’un violon vinaigré. Treize danseuses anglaises se démènent, avec une froide frénésie. Elles dansent, dans cette demi-nuit des répétitions, comme elles danseront le soir de la générale, ni plus mal, ni mieux. Elles jettent, vers l’orchestre vide, le sourire enfantin, l’œil aguicheur et candide dont elles caresseront, à la première, les avant-scènes... Une conscience militaire anime leurs corps grêles et durs, jusqu’à l’instant de redevenir, le portant franchi, des enfants maigres et gaies, nourries de sandwiches et de pastilles de menthe...

Au promenoir, une camaraderie de prisonnières groupe les petites marcheuses à trois louis par mois, celles qui changeront six ou huit fois de costume au cours de la Revue. Autour d’un guéridon de bar, elles bavardent comme on mange, avec fièvre, avec gloutonnerie; plusieurs tirent l’aiguille, et raccommodent des nippes de gosse...

L’une d’elles séduit par sa minceur androgyne. Elle a coiffé ses cheveux courts d’un feutre masculin, d’une élégance très Rat-Mort. Les jambes croisées sous sa jupe étroite, elle fume et promène autour d’elle le regard insolent et sérieux d’une Mademoiselle de Maupin. L’instant d’après, sa cigarette finie, elle tricote, les épaules basses, une paire de chaussons d’enfant... Pauvre petite Maupin de Montmartre, qui arbore un vice seyant comme on adopte le chapeau du jour. “Qu’est-ce que tu veux, on n’a pas de frais de toilette, avec deux galures et deux costumes tailleur je fais ma saison: et puis il y a des hommes qui aiment ça...”

Une boulotte camuse aux yeux luisants, costaude, courtaude, coud d’une main preste et professionnelle, en bavardant âprement. “Ils vont encore nous coller une générale à minuit et demi, comme c’est commode... Moi que j’habite au Lion de Belfort, parce que mon mari est ouvrier serrurier... Alors, vous comprenez, la générale finit sur les trois heures et demie, peut-être quatre heures, et je suis sûre de rentrer sur mes pattes, juste à temps pour faire la soupe à mon mari qui s’en va à cinq heures et demie, et puis, après, les deux gosses qu’il faut qu’ils aillent à l’école...” Celle-ci n’a rien d’une révoltée, d’ailleurs; chaque métier a ses embêtements, n’est-ce pas?

Dans une baignoire d’avant-scène, un groupe coquet, emplumé, fourré, angora, s’isole et tient salon. Il y a la future commère et la diseuse engagée pour trois couplets, et la petite amie d’un des auteurs, et celle du gros commanditaire... Elles gagnent, toutes, entre trois cents et deux mille francs par mois, mais on a des renards de deux cents louis, et des sautoirs de perles... On est pincées, posées, méfiantes. On ne joue pas à l’artiste, oh! Dieu non. On ne parle pas de métier. On dit: “Moi, j’ai eu bien des ennuis avec mon auto... Moi, je n’irai pas à Monte-Carlo cet hiver, j’ai horreur du jeu! Et puis, après la revue, je serai si contente de me reposer un peu chez moi, de ne pas sortir le soir! Mon ami adore la vie de famille... nous avons une petite fille de quatre ans qui est un amour...”

Ici, comme à côté, l’enfant se porte beaucoup, légitime ou non. J’entends: “L’institutrice de Bébé... Mon petit Jacques qui est déjà un homme, ma chère!” L’une d’elles renchérit et avoue modestement quatre garçons. Ce sont des cris, des exclamations d’étonnement et d’envie... La jeune pondeuse, fraîche comme une pomme, se rengorge avec une moue d’enfant gâtée.