Changer de ruban—jusqu’à l'âge de vingt-deux ans on m’a vue coiffée de ce large ruban, noué autour de ma tête, “à la Vigée-Lebrun”, disait ma mère—et porter un message de fleurs: ainsi ma mère m’avertissait que j’étais, pendant une heure, un jour, particulièrement jolie, et qu’elle s’enorgueillissait de moi. Le ruban en papillon épanoui au-dessus du front, quelques cheveux ramenés sur les tempes, je prenais les fleurs à mesure que “Sido” les coupait.
—Maintenant va! Donne les ancolies doubles à Adrienne Saint-Aubin. Le reste à qui tu voudras, dans notre voisinage. Sur l’Est, il y a quelqu’un de malade, la mère Adolphe... Si tu entres chez elle...
Elle n’avait pas le temps de finir sa phrase que je reculais, d’un saut, renâclant comme une bête devant l’odeur et l’image de la maladie... Ma mère me retenait par le bout d’une de mes tresses, et son soudain visage sauvage, libre de toute contrainte, de charité, d’humanité, bondissait hors de son visage quotidien. Elle chuchotait:
—Tais-toi!... Je sais... Moi aussi... Mais il ne faut pas le dire. Il ne faut jamais le dire! Va... Va maintenant. Tu t’es encore mis cette nuit un papier à papillotes sur le front, hein, mâtine? Enfin...
Elle lâchait ma rêne de cheveux, s’éloignait de moi pour me mieux voir:
—Va leur montrer ce que je sais faire!
Mais, quoi qu’elle m’eût recommandé, je n’entrais pas chez la malade de l’Est. Je passais la rue comme un gué, en sautant de l’un à l’autre caillou pointu, et je ne m’arrêtais que chez la singulière amie de ma mère, chez “Adrienne”.
Les enfants et les neveux que celle-ci a laissés n’auront pas gardé d’elle un souvenir plus vif que n’est le mien. Vive, guetteuse et somnolente, un bel œil jaune de gitane sous les cheveux crépus, elle errait avec une sorte de lyrisme agreste, une exigence quotidienne de nomade. Sa maison lui ressemblait par le désordre et par une grâce qui se refuse aux sites et aux êtres policés. Pour fuir l’humide et funéraire pénombre, la verdure étouffante, roses et glycines, dans son jardin, escaladaient les ifs, gagnaient le soleil par des efforts d’ascension et des dépenses d’énergie qui réduisaient leurs tiges-mères, étirées, à une nudité de reptiles... Mille roses, réfugiées au sommet des arbres, fleurissaient hors d’atteinte, parmi des glycines à longues gouttes de fleurs et des bigonniers pourpres, victorieux ennemis des clématites épuisées...
Sous cette chevelure, la maison d’Adrienne suffoquait aux heures chaudes. Sûre d’y trouver des piles de livres éboulés, des champignons cueillis à l’aube, des fraises sauvages, des ammonites fossiles, et, selon la saison, des truffes grises de Puisaye, je m’y glissais à la manière d’un chat. Mais un chat hésite, et demeure interdit devant un plus chat. La présence d’Adrienne, son indifférence, un secret étincelant et bien gardé au fond de ses prunelles jaunes, je les supportais avec un trouble chagrin que je cotais peut-être à son prix. Elle mettait, à me négliger, une sorte d’art sauvage, et sa bohémienne, son universelle indifférence me blessait comme une rigueur d’exception.
Quand ma mère et Adrienne allaitaient, la première sa fille, la seconde son fils, elles échangèrent un jour, par jeu, leurs nourrissons. Parfois Adrienne m’interpellait en riant: “Toi que j’ai nourrie de mon lait!...” Je rougissais si follement que ma mère fronçait les sourcils, et cherchait sur mon visage la cause de ma rougeur. Comment dérober à ce lucide regard, gris de lame et menaçant, l’image qui me tourmentait: le sein brun d’Adrienne et sa cime violette et dure...