Oubliée chez Adrienne entre des cubes vacillants de livres—toute la collection de la Revue des Deux-Mondes, entre autres—entre les tomes innombrables d’une vieille bibliothèque médicale à odeur de cave, entre des coquillages géants, des simples à demi secs, des pâtées de chat aigries, le chien Perdreau, le matou noir à masque blanc qui s’appelait “Colette” et mangeait le chocolat cru, je tressaillais à un appel venu par-dessus les ifs entravés de roses et les thuyas étiques que paralysait un python de glycine... Dans notre maison, surgissant d’une fenêtre comme pour annoncer le feu ou les voleurs, ma mère criait mon nom... Etrange culpabilité d’une enfant sans reproche: je courais, j’apprêtais un air simple, un essoufflement d’étourdie...
—Si longtemps chez Adrienne?
Pas un mot de plus, mais quel accent! Tant de clairvoyance et de jalousie en “Sido”, tant de confusion en moi refroidirent, à mesure que je grandissais, l’amitié des deux femmes. Elles n’eurent jamais d’altercation, rien ne s’expliqua entre ma mère et moi. Qu’eussions-nous expliqué? Adrienne se gardait de m’attirer ou de me retenir. Ce n’est pas toujours par l’amour que la captation commence. J’avais dix ans, onze ans...
Il m’a fallu beaucoup de temps pour que j’associasse un gênant souvenir, une certaine chaleur de cœur, la déformation féerique d’un être et de sa demeure, à l’idée d’une première séduction.
“Sido” et mon enfance, l’une et l’autre, l’une par l’autre furent heureuses au centre de l’imaginaire étoile à huit branches, dont chacune portait le nom d’un des points cardinaux et collatéraux. Ma douzième année vit arriver la mauvaise fortune, les départs, les séparations. Réclamée par de quotidiens et secrets héroïsmes, ma mère appartint moins à son jardin, à sa dernière enfant...
J’aurais volontiers illustré ces pages d’un portrait photographique. Mais il m’eût fallu une “Sido” debout, dans le jardin, entre la pompe, les hortensias, le frêne pleureur et le très vieux noyer. Là je l’ai laissée, quand je dus quitter ensemble le bonheur et mon plus jeune âge. Là, je l’ai pourtant revue, un moment furtif du printemps de 1928. Inspirée et le front levé, je crois qu’à cette même place elle convoque et recueille encore les rumeurs, les souffles et les présages qui accourent à elle, fidèlement, par les huit chemins de la Rose des Vents.
II
LE CAPITAINE
Cela me semble étrange, à présent, que je l’aie si peu connu. Mon attention, ma ferveur, tournées vers “Sido”, ne s’en détachaient que par caprices. Ainsi faisait-il, lui, mon père. Il contemplait “Sido”. En y réfléchissant, je crois qu’elle aussi l’a mal connu. Elle se contentait de quelques grandes vérités encombrantes: il l’aimait sans mesure,—il la ruina dans le dessein de l’enrichir—elle l’aimait d’un invariable amour, le traitait légèrement dans l’ordinaire de la vie, mais respectait toutes ses décisions.