—Oui, tu comprends, tu étends la main pour savoir s’il pleut.
Il était grivois en anecdotes. La présence de ma mère arrêtait sur ses lèvres l’histoire toulonnaise, ou africaine. Elle, vive en paroles, se modérait chastement devant lui. Mais, distraite, entraînée par un rythme familier, elle se surprenait à fredonner des “sonneries” dont les textes furent transmis, sans altération, des armées impériales aux armées républicaines.
—Ne nous gênons plus, disait mon père derrière le Temps déployé.
—Oh... suffoquait ma mère. Pourvu que la petite n’ait pas entendu!
—Pour la petite, repartait mon père, ça n’a pas d’importance...
Et il attachait sur sa créature choisie l’extraordinaire regard gris bleu, plein de bravade, qui ne versait ses secrets à personne, mais qui avouait parfois: “J’ai des secrets.”
J’essaie, seule, d’imiter ce regard de mon père. Il m’arrive d’y réussir assez bien, surtout quand je m’en sers pour me mesurer avec un tourment caché. Tant est efficace le secours de l’insulte à ce qui vous domine le mieux, et grand le plaisir de fronder un maître: “Je mourrai peut-être de toi, mais crois bien que j’y mettrai le plus de temps possible...”
“La petite, ça n’a pas d’importance...” Quelle candeur, voyez, et comme il butait contre son amour, son seul amour! Je lui plaisais cependant, par des traits où il se fût reconnu, mais il me distinguait mal. Il perdait, peu à peu, le don d’observer, la faculté de comparer. Je n’avais pas plus de treize ans quand je remarquai que mon père cessait de voir, au sens terrestre du mot, sa “Sido” elle-même...
—Encore une robe neuve? s’étonnait-il. Peste, Madame!
Interloquée, “Sido” le reprenait sans gaîté: