—Neuve? Colette, voyons!... Où as-tu les yeux?
Elle pinçait entre deux doigts une soie élimée, une “visite” perlée de jais...
—Trois ans, Colette, tu m’entends? Elle a trois ans!... Et ce n’est pas fini! ajoutait-elle avec une hâte fière. Teinte en bleu marine...
Mais il ne l’écoutait plus. Il l’avait déjà jalousement rejointe, dans quelque lieu élu où elle portait chignon à boucles anglaises et corsage ruché de tulle, ouvert en cœur. En vieillissant, il ne tolérait même plus qu’elle eût mauvaise mine, qu’elle fût malade. Il lui jetait des “Allons! allons!” comme à un cheval qu’il avait seul le droit de surmener. Et elle allait...
Je ne les ai jamais surpris à s’embrasser avec abandon. D’où leur venait tant de pudeur? De “Sido”, assurément. Mon père n’y eût pas mis tant de façons... Attentif à tout ce qui venait d’elle, il écoutait son pas vif, l’arrêtait au passage:
—Paye! lui ordonnait-il en désignant sa pommette nue au-dessus de sa barbe. Ou on ne passe pas.
Elle “payait”, au vol, d’un baiser vif comme une piqûre, et s’enfuyait, irritée, si mes frères ou moi l’avions vue “payer”.
Une seule fois, en été, un jour que ma mère enlevait de la table le plateau du café, je vis la tête, la lèvre grisonnantes de mon père, au lieu de réclamer le péage familier, penchées sur la main de ma mère avec une dévotion fougueuse, hors de l'âge, et telle que “Sido”, muette, autant que moi empourprée, s’en alla sans un mot. J’étais petite encore, assez vilaine, occupée comme on l’est à treize ans de toutes choses dont l’ignorance pèse, dont la découverte humilie. Il me fut bon de connaître, et de me remettre en mémoire, par moments, cette complète image de l’amour: une tête d’homme, déjà vieux, abîmée dans un baiser sur une petite main de ménagère, gracieuse et ridée.
Il trembla, longtemps, de la voir mourir avant lui. C’est une pensée commune aux amants, aux époux bien épris, un souhait sauvage qui bannit toute idée de pitié. “Sido”, avant la mort de mon père, me parlait de lui, aisément soulevée au-dessus de nous:
—Il ne faut pas que je meure avant lui. Il ne le faut absolument pas! Vois-tu que je me laisse mourir, et qu’il se tue, et qu’il se manque? Je le connais..., disait-elle d’un air de jeune fille.