Elle rêvait un peu, les yeux sur la petite rue de Châtillon-Coligny, ou sur le carré de jardin prisonnier.
—Moi, je risque moins, tu comprends. Je ne suis qu’une femme. Passé un certain âge, une femme ne meurt presque jamais volontairement. Et puis je vous ai, en outre. Lui, il ne vous a pas.
Car elle savait tout, et jusqu’aux préférences indicibles. Dans la grappe pendue à ses flancs, à ses bras, mon père pesait comme nous, et ne nous soutenait guère.
Elle fut malade, et il s’assit fréquemment près du lit. “A quelle heure, quel jour seras-tu guérie? Gare, si tu ne guéris pas! J’aurai bientôt fait de ne plus vivre!” Elle ne supportait pas cette pensée d’homme, sa menace, son exigence sans merci. Pour lui échapper, elle tournait de côté et d’autre sa tête sur l’oreiller, comme elle fit plus tard pour secouer les derniers liens.
—Mon Dieu, Colette, tu me tiens chaud, se plaignait-elle. Tu remplis toute la chambre. Un homme est toujours déplacé au chevet d’une femme. Va dehors! Va voir s’il y a des oranges pour moi chez l’épicier... Va demander à M. Rosimond de me prêter la Revue des Deux-Mondes... Mais marche doucement, le temps est orageux, tu reviendrais en moiteur!...
Il obéissait, l’aisselle remontée sur sa béquille.
—Tu vois? disait ma mère derrière lui. Tu vois cet air de vêtement vide qu’il prend quand je suis malade?
Sous la fenêtre, en s’en allant, il éclaircissait sa voix pour qu’elle l’entendît:
“Je pense à toi, je te vois, je t’adore,
A tout instant, à toute heure, en tout lieu,
Je pense à toi quand je revois l’aurore,
Je pense à toi quand je ferme les yeux.”