—Parce que vous représentez ce qu’il aurait tant voulu être sur la terre. Vous êtes justement ce qu’il a souhaité d'être. Lui, il n’a pas pu.

Je ne mentionnerai pas ici les autres “portraits” que me fit Mme B... Ils valaient tous, à mes yeux, par quelque détail dont la vigueur et le secret m’enchantèrent comme une sorcellerie anodine et inexplicable. D’un “esprit” où je fus bien obligée de reconnaître, trait pour trait, mon demi-frère, l’aîné, elle dit, apitoyée: “Je n’ai jamais vu un mort aussi triste!”

—Mais, lui dis-je, vaguement jalouse, ne voyez-vous pas une femme âgée qui pourrait être ma mère?

Le bon regard de Mme B... errait autour de moi:

—Non, ma foi, répondit-elle enfin...

Elle ajouta, vive, et comme pour me consoler:

—Peut-être qu’elle se repose? Ça arrive... Vous êtes seule d’enfant? (sic).

—J’ai encore un frère.

—Là!... s’exclama bonnement Mme B... Sans doute qu’elle est occupée avec lui... Un esprit ne peut pas être partout à la fois, vous savez...

Non, je ne le savais pas. J’appris dans la même visite que le commerce des défunts s’accommode de lumière terrestre, de familière gaîté. “Ils sont comme les vivants”, affirme, paisible dans sa foi, Mme B... Pourquoi non? Comme les vivants, sauf qu’ils sont morts. Morts,—et voilà tout. Aussi s’étonnait-elle de voir en mon frère aîné un mort “aussi triste”. Ainsi l’ai-je vu—ainsi le voyait-elle à travers mon perméable mystère, sans doute—très triste en vérité, et comme roué de coups par son pénible et dernier passage, encore soucieux et fourbu...