Quant à mon père... “Vous êtes justement ce qu’il a souhaité d'être, et de son vivant il n’a pas pu.” Là, j’ai de quoi rêver, de quoi m’émouvoir. Sur un des plus hauts rayons de la bibliothèque, je revois encore une série de tomes cartonnés, à dos de toile noire. Les plats de papier jaspé, bien collés, et la rigidité du cartonnage attestaient l’adresse manuelle de mon père. Mais les titres, manuscrits, en lettres gothiques, ne me tentaient point, d’autant que les étiquettes à filets noirs ne révélaient aucun auteur. Je cite de mémoire: Mes campagnes, Les enseignements de 70, La Géodésie des géodésies, L’Algèbre élégante, Le maréchal de Mac-Mahon vu par un de ses compagnons d’armes, Du village à la Chambre, Chansons de zouave (vers)... J’en oublie.
Quand mon père mourut, la bibliothèque devint chambre à coucher, les livres quittèrent leurs rayons.
—Viens donc voir, appela un jour mon frère, l’aîné.
Il transportait lui-même, classait, ouvrait les livres, taciturne, en quête d’une odeur de papier piqué, d’une de ces moisissures embaumées d’où se lève l’enfance révolue, d’un pétale de tulipe sec, encore jaspé comme l’agate arborescente...
—Viens donc voir...
La douzaine de tomes cartonnés nous remettait son secret, accessible, longtemps dédaigné. Deux cents, trois cents, cent cinquante pages par volume; beau papier vergé crémeux ou “écolier” épais, rogné avec soin, des centaines et des centaines de pages blanches... Une œuvre imaginaire, le mirage d’une carrière d’écrivain.
Il y en avait tant, de ces pages respectées par la timidité ou la nonchalance, que nous n’en vîmes jamais la fin. Mon frère y écrivit ses ordonnances, ma mère couvrit de blanc ses pots de confitures, ses petites-filles griffonneuses arrachèrent des feuillets, mais nous n’épuisâmes pas les cahiers vergés, l’œuvre inconnue. Ma mère s’y employait pourtant avec une sorte de fièvre destructive: “Comment, il y en a encore? Il m’en faut pour les côtelettes en papillotes... Il m’en faut pour tapisser mes petits tiroirs...” Ce n’était pas dérision, mais cuisant regret et besoin douloureux d’anéantir la preuve d’une impuissance...
J’y puisai à mon tour, dans cet héritage immatériel, au temps de mes débuts. Est-ce là que je pris le goût fastueux d’écrire sur des feuilles lisses, de belle pâte, et de ne les point ménager? J’osai couvrir de ma grosse écriture ronde la cursive invisible, dont une seule personne au monde apercevait le lumineux filigrane qui jusqu’à la gloire prolongeait la seule page amoureusement achevée, et signée, la page de la dédicace:
A ma chère âme,
son mari fidèle:
Jules-Joseph Colette.