—Oh...

—Demande à papa. Dis-lui que c’est pour acheter des cigarettes et que tu les lui demandes en cachette de maman, il te les donnera.

—Mais s’il ne me les donne pas?

—Alors, à l’amende. Cinq sous pour le retard!

Les deux sauvages, qui lisaient comme autrefois lisaient les adolescents de quatorze et de dix-sept ans, c’est-à-dire avec excès, avec égarement, le jour, la nuit, au sommet des arbres, dans les fenils, avaient frappé d’interdit le mot “mignonne”, qu’ils prononçaient “minionne”, avec une affreuse grimace tordue, suivie d’une imitation de nausée. Recensé dans chaque livre nouveau, chaque «mignonne», voué à l’exécration, créditait de deux sous une cagnotte. En revanche, un livre “vierge” rapportait dix sous à son lecteur. Le contrat jouait depuis deux mois, et l’argent, s’il en restait au bout du semestre, paierait des bombances, des filets à papillons, une nasse à goujons...

Mon jeune âge—huit ans—m’écartait de la combinaison. Au dire des deux frères, il y avait trop peu de temps que je ne grattais plus pour les manger, au long des chandelles, les “coulures” en forme de longues larmes, et les deux garçons m’appelaient encore “enfant de Cosaque”. Pourtant je savais dire “minionne” en tordant la bouche, et m’efforcer ensuite de vomir, et j’apprenais à coter des romanciers selon les nouveaux statuts.

—Dickens rend beaucoup, disait un sauvage.

—Dickens ne devrait pas compter, rechignait l’autre, c’est une traduction. Le traducteur nous empile.

—Alors Edgar Poe non plus ne compte pas?

—Heu... Le bon sens commanderait d’exclure aussi les livres d’Histoire, qui “payent” dix sous à coup sûr. La Révolution n’est pas “mignonne”—beûh!—Charlotte Corday n’est pas “mignonne”—beûh!—Mérimée devrait être exclu, en tant qu’auteur de la Chronique de Charles IX.