—Quoi donc, Seigneur?

—Attendez, vous allez voir... “Je veux la femme que vous êtes en ce moment, la gracieuse longue petite fée couronnée d’un or si léger et si abondant que sa chevelure mousse jusqu’aux sourcils. Je veux ce teint de fruit mûri en serre, et ces cils paradoxaux, et toute cette beauté école anglaise! Je vous veux, telle que vous voilà, et non pas telle que la nuit cynique vous donnera à moi! Car vous viendrez,—je m’en souviens!—vous viendrez conjugale et tendre, sans couronne et sans frisure, avec vos cheveux épargnés par le fer, tout plats, tordus en nattes. Vous viendrez petite, sans talons, vos cils déveloutés, votre poudre lavée, vous viendrez désarmée et sûre de vous, et je resterai stupéfait devant cette autre femme!...

“Mais vous le saviez pourtant, criait-il, vous le saviez! La femme que j’ai désirée, vous, telle que vous voilà, n’a presque rien de commun avec cette sœur simplette et pauvre qui sort de votre cabinet de toilette chaque soir! De quel droit changez-vous la femme que j’aime? Si vous vous souciez de mon amour, comment osez-vous défleurir ce que j’aime?...”

Il en a dit, il en a dit!... Je ne bougeais pas, je le regardais, j’avais froid... Je n’ai pas pleuré, vous savez! Pas devant lui.

—C’était très sage, mon enfant, et très courageux.

—Très courageux, répéta-t-elle en baissant la tête. Dès que j’ai pu bouger, j’ai filé... J’ai entendu encore des choses terribles sur les femmes, sur toutes les femmes; sur l’ “inconscience prodigieuse des femmes, leur imprévoyant orgueil, leur orgueil de brutes qui pensent toujours, au fond, que ce sera assez bon pour l’homme...” Qu’est-ce que vous auriez répondu, vous?

—Rien.

Rien, c’est vrai. Que dire? Je ne suis pas loin de penser comme lui, lui, l’homme grossier et poussé à bout... Il a presque raison. “C’est toujours assez bon pour l’homme!” Elles sont sans excuse. Elles ont donné à l’homme toutes les raisons de fuir, de tromper, de haïr, de changer... Depuis que le monde existe, elles ont infligé à l’homme, sous les courtines, une créature inférieure à celle qu’il désirait. Elles le volent avec effronterie, en ce temps où les cheveux de renfort, les corsets truqués, font du moindre laideron piquant une “petite femme épatante”.

J’écoute parler mes autres amies, je les regarde, et je demeure, pour elles, confuse... Lily, la charmante, ce page aux cheveux courts et frisés, impose à ses amants, dès la première nuit, la nudité de son crâne bossué d’escargots marron, l’escargot gras et immonde du bigoudi! Clarisse préserve son teint, pendant son sommeil, par une couche de crème aux concombres, et Annie relève à la chinoise tous ses cheveux attachés par un ruban! Suzanne enduit son cou délicat de lanoline et l’emmaillote de vieux linge usé... Minna ne s’endort jamais sans sa mentonnière, destinée à retarder l’empâtement des joues et du menton, et elle se colle sur chaque tempe une étoile en paraffine...

Quand je m’indigne, Suzanne lève ses grasses épaules et dit: