—Mais je ne peux pas! Rien ne marcherait plus chez moi; ce serait le coulage, le vol organisé... Tirer le verrou! Je pense à la figure que ferait, derrière la porte, mon gros maître d’hôtel qui ressemble à Jean de Bonnefon... De quoi est-ce que j’aurais l’air?
—Je ne sais pas, moi... D’une femme qui se repose...
—Facile à dire... soupire-t-elle dans un bâillement nerveux. Vous pouvez vous payer ça, vous qui êtes... qui êtes...
—En marge de la société...
Elle rit de tout son cœur, soudain rajeunie... Puis, mélancolique:
—Eh oui, vous le pouvez. Nous autres, on ne nous le permet pas.
Nous autres... Pluriel mystérieux, franc-maçonnerie imposante de celles que le monde hypnotise, surmène et discipline... Un abîme sépare cette jeune femme assise, en costume tailleur gris, de cette autre femme couchée sur le ventre, les poings au menton. Je savoure, silencieuse, mon enviable infériorité. Tout bas, je songe:
“Vous autres, vous ne pouvez pas vivre n’importe comment... C’est là votre supplice, votre orgueil et votre perte. Vous avez des maris qui vous mènent, après le théâtre, souper,—mais vous avez aussi des enfants et des femmes de chambre qui vous tirent, le matin, à bas du lit. Vous soupez, au Café de Paris, à côté de Mlle Xaverine de Choisy, et vous quittez le restaurant en même temps qu’elle, un peu grises, un peu toquées, les nerfs en danse... Mais Mlle de Choisy, chez elle, dort si ça lui chante, aime si ça lui roucoule, et jette en s’endormant à sa camériste fidèle: “Je me pieute pour jusqu’à deux heures de l’après-midi, et qu’on ne me barbe pas avant ou je fiche ses huit jours à tout le monde!” Ayant dormi neuf heures d’un juste repos, Mlle de Choisy s’éveille, fraîche, déjeune, et file rue de la Paix, où elle vous rencontre, vous, Valentine, vous, toutes les Valentines, vous, mon amie, debout depuis huit heures et demie du matin, déjà sur les boulets, pâlotte et les yeux creux... Et Mlle de Choisy, bonne fille, glisse en confidence à son essayeuse: “Elle en a une mine, la petite Mme Valentine Chose! Elle doit s’en coller une de ces noces!” Et votre mari, et votre amant, au souper suivant compareront in petto, eux aussi, la fraîcheur reposée de Mlle de Choisy à votre évidente fatigue. Vous penserez, rageuse et inconsidérée: “Elles sont en acier, ces femmes-là!” Que non pas, mon amie! Elles se reposent plus que vous. Quelle demi-mondaine résisterait au traintrain quotidien de certaines femmes du monde ou même de certaines mères de famille?...”
Ma jeune amie a ébouillanté le thé, et emplit les tasses d’une main adroite. J’admire son élégance un peu voulue, ses gestes justes; je lui sais gré de marcher sans bruit, tandis que sa longue jupe la précède et la suit, d’un flot obéissant et moiré... Je lui sais gré de se confier à moi, de revenir, au risque de compromettre sa position correcte de femme qui a un mari et un amant, de revenir chez moi avec un entêtement affectueux qui frise l’héroïsme...
Au tintement des cuillers, ma chatte grise vient d’ouvrir ses yeux de serpent.