Elle a faim. Mais elle ne se lève pas tout de suite, par souci de pur cant. Mendier, à la façon d’un angora plaintif et câlin, sur une mélopée mineure, fi!... De quoi est-ce qu’elle aurait l’air? comme dit Valentine... Je lui tends un coin de toast brûlé, qui craque sous ses petites dents de silex d’un blanc bleuté, et son ronron perlé double celui de la bouilloire... Durant une longue minute, un silence quasi provincial nous abrite. Mon amie se repose, les bras tombés...

—On n’entend rien, chuchote-t-elle avec précaution.

Je lui réponds des yeux sans parler, amollie de chaleur et de paresse. On est bien... Mais l’heure ne serait-elle pas meilleure encore, si mon amie n’était pas là? Elle va parler, c’est inévitable. Elle va dire: “De quoi est-ce qu’on a l’air?” Ce n’est pas de sa faute, on l’a élevée comme ça. Si elle avait des enfants, elle leur défendrait de manger leur viande sans pain, ou de tenir leur cuiller avec la main gauche: “Jacques, veux-tu bien!... De quoi as-tu l’air?...”

Chut!... elle ne parle pas. Ses paupières battent et ses yeux ont l’air de s’évanouir... J’ai, devant moi, une figure presque inconnue, celle d’une jeune femme ivre de sommeil et qui s’endort avant d’avoir fermé les paupières. Le sourire voulu s’efface, la lèvre boude, et le petit menton rond s’écrase sur le col en broderie d’argent.

Elle dort profondément à présent. Quand elle se réveillera en sursaut, elle s’excusera, en s’écriant: “M’endormir en visite, sur un fauteuil! De quoi ça a-t-il l’air?”

Mon amie Valentine, vous avez l’air d’une jeune femme oubliée là comme un pauvre chiffon gracieux. Dormez entre le feu et moi, au ronron de la chatte, au froissement léger du livre que je vais lire. Personne n’entrera avant votre réveil; personne ne s’écriera, en contemplant votre sommeil boudeur et mon lit défait: “Oh! de quoi ça a-t-il l’air!” car vous en pourriez mourir de confusion. Je veille sur vous, avec une tiède, une amicale pitié; je veille sur votre constant et vertueux souci de l'air que ça pourrait avoir...

LA GUERISON

La chatte grise est ravie que je fasse du théâtre. Théâtre ou music-hall, elle n’indique pas de préférence. L’important est que je disparaisse tous les soirs, la côtelette avalée, pour reparaître vers minuit et demi, et que nous nous attablions derechef devant la cuisse de poulet ou le jambon rose... Trois repas par jour au lieu de deux! Elle ne songe plus, passé minuit, à celer son allégresse. Assise sur la nappe, elle sourit sans dissimulation, les coins de sa bouche retroussés, et ses yeux, pailletés d’un sable scintillant, reposent larges ouverts et confiants sur les miens. Elle a attendu toute la soirée cette heure précieuse, elle la savoure avec une joie victorieuse et égoïste qui la rapproche de moi...