O chatte en robe de cendre! Pour les profanes, tu ressembles à toutes les chattes grises de la terre, paresseuse, absente, morose, un peu molle, neutre, ennuyée... Mais je te sais sauvagement tendre, et fantasque, jalouse à en perdre l’appétit, bavarde, paradoxalement maladroite, et brutale à l’occasion autant qu’un jeune dogue...

Voici juin, et je ne joue plus La chair, et j’ai fini de jouer Claudine... Finis, nos soupers tête à tête!... Regrettes-tu l’heure silencieuse où, affamée, un peu abrutie, je grattais du bout des ongles ton petit crâne plat de bête cruelle, en songeant vaguement: “Ça a bien marché, ce soir...” Nous voilà seules, redevenues casanières, insociables, étrangères à presque tout, indifférentes à presque tous... Nous allons revoir notre amie Valentine, notre “relation convenable”, et l’entendre discourir sur un monde habité, étrange, mal connu de nous, plein d’embûches, de devoirs, d’interdictions, monde redoutable, à l’en croire, mais si loin de moi que je le conçois à peine...

Durant mes stages de pantomime ou de comédie, mon amie Valentine disparaît de ma vie, discrète, effarée, pudique. C’est sa façon courtoise de blâmer mon genre d’existence. Je ne m’en offusque pas. Je me dis qu’elle a un mari dans les automobiles, un amant peintre mondain, un salon, des thés hebdomadaires et des dîners bi-mensuels. Vous ne me voyez guère, n’est-ce pas, jouant La chair ou Le faune en soirée chez Valentine ou dansant Le serpent bleu devant ses invités?... Je me fais une raison. J’attends. Je sais que mon amie convenable reviendra, gentille, embarrassée, un de ces jours... Peu ou beaucoup, elle tient à moi et me le prouve, et c’est assez pour que je sois son obligée...

La voici. J’ai reconnu son coup de sonnette bref et précis, son coup de sonnette de bonne compagnie...

—Enfin, Valentine! Qu’il y a donc longtemps...

Quelque chose dans son regard, dans toute sa figure, m’arrête. Je ne saurais dire, au juste, en quoi mon amie est changée. Mauvaise mine? Non, elle n’a jamais mauvaise mine, sous le velours égal de la poudre et le frottis rose des pommettes. Elle a toujours son air de mannequin élégant, la taille mince, les hanches ravalées sous sa jupe de tussor blond. Elle a ses yeux bleu-gris-vert-marron frais fleuris entre leur double frange de cils noircis, et un tas, un tas de beaux cheveux blond-suédois... Qu’y a-t-il? Un ternissement de tout cela, une fixité nouvelle dans le regard, une décoloration morale, si je puis dire, qui déconcerte, qui arrête sur mes lèvres les banalités de bienvenue... Pourtant elle s’assied, adroite à virer dans sa longue robe, aplatit d’une tape son jabot de lingerie, sourit et parle, parle, jusqu’à ce que je l’interrompe sans diplomatie:

—Valentine, qu’est-ce que vous avez?

Elle ne s’étonne pas et répond simplement:

—Rien. Presque rien, vraiment. Il m’a quittée.

—Comment? Henri... Votre... Votre amant vous a quittée?