Mon amie m’écoute, moins défiante à présent, moins hostile...

—Mais il y a pis encore!

Je n’ai pas assez surveillé ma voix... Au mouvement de mon amie, je baisse le ton:

—Il y a pis. Il y a le moment où vous ne souffrirez presque plus. Oui! Presque guérie, c’est alors que vous serez “l'âme en peine”, celle qui erre, qui cherche elle ne sait quoi, elle ne veut se dire quoi... A cette heure-là, les reprises du mal sont bénignes, et par une étrange compensation, les trêves se font abominables, d’un vide vertigineux et fade qui chavire le cœur... C’est la période de stupidité, de déséquilibre... On sent un cœur vidé, ridé, flotter dans une poitrine que gonflent par instants des soupirs tremblants qui ne sont pas même tristes. On sort sans but, on marche sans raison, on s’arrête sans fatigue... On creuse avec une avidité bête la place de la souffrance récente, sans parvenir à en tirer la goutte de sang vif et frais,—on s’acharne sur une cicatrice à demi sèche, on regrette,—je vous le jure!—on regrette la nette brûlure aiguë... C’est la période aride, errante, que vient encore aigrir le scrupule... Certes, le scrupule! Le scrupule d’avoir perdu le beau désespoir passionné, frémissant, despotique... On se sent diminué, flétri, inférieur aux plus médiocres créatures... Vous vous direz, vous aussi: “Quoi! je n’étais, je ne suis que cela? pas même l’égale du trottin amoureux qui se jette à la Seine?” O Valentine! vous rougirez de vous-même en secret, jusqu’à...

—Jusqu’à?...

Mon Dieu, comme elle espère! Jamais je ne lui verrai d’aussi beaux yeux couleur d’ambre, d’aussi larges prunelles, une bouche aussi angoissée...

—Jusqu’à la guérison, mon amie, la vraie guérison. Cela vient... mystérieusement. On ne la sent pas tout de suite. Mais c’est comme la récompense progressive de tant de peines... Croyez-moi! cela viendra, je ne sais quand. Une journée douce de printemps, ou bien un matin mouillé d’automne, peut-être une nuit de lune, vous sentirez en votre cœur une chose inexprimable et vivante s’étirer voluptueusement,—une couleuvre heureuse qui se fait longue, longue,—une chenille de velours déroulée,—un desserrement, une déchirure soyeuse et bienfaisante comme celle de l’iris qui éclôt... Sans savoir pourquoi, à cette minute, vous nouerez vos mains derrière votre tête, avec un inexplicable sourire... Vous découvrirez, avec une naïveté reconquise, que la lumière est rose à travers la dentelle des rideaux, et doux le tapis aux pieds nus,—que l’odeur des fleurs et celle des fruits mûrs exaltent au lieu d’accabler... Vous goûterez un craintif bonheur, pur de toute convoitise, délicat, un peu honteux, égoïste et soigneux de lui-même...

Mon amie me saisit les mains:

—Encore! encore! dites encore!...

Hélas, qu’espère-t-elle donc? ne lui ai-je pas assez promis en lui promettant la guérison? Je caresse en souriant ses petites mains chaudes: