Et d’ailleurs quel besoin d’amollir, par des dorlotements de nourrice, cette force fière qui soutient mon amie? “Les larmes bienfaisantes...” oui, oui, je connais le cliché! Je connais aussi le danger, l’enivrement des larmes solitaires et sans fin;—on pleure parce qu’on vient de pleurer, et on recommence;—on continue par entraînement, jusqu’à la suffocation, jusqu’à l’aboiement nerveux, jusqu’au sommeil d’ivrogne d’où l’on se réveille bouffi, marbré, égaré, honteux de soi, et plus triste qu’avant... Pas de larmes, pas de larmes! J’ai envie d’applaudir, de féliciter mon amie qui se tient assise devant moi, les yeux grands et secs, couronnée de cheveux et de plumes, avec la grâce raide des jeunes femmes qui portent un corset trop long...
—Vous avez raison, ma chérie, dis-je enfin.
Je prends soin de parler sans chaleur, comme si je la complimentais du choix de son chapeau...
—Vous avez raison. Demeurez comme vous êtes, s’il n’y a pas de remède, de réconciliation possible...
—Il n’y en a pas, dit-elle froidement, comme moi.
—Non?... Alors il faut attendre...
—Attendre? Attendre quoi?
Quel réveil tout à coup, quel fol espoir! Je secoue la tête:
—Attendre la guérison, la fin de l’amour. Vous souffrez beaucoup, mais il y a pis. Il y a le moment,—dans un mois, dans trois mois, je ne sais quand,—où vous commencerez à souffrir par intermittences. Vous connaîtrez les répits, les moments d’oubli animal qui viennent, sans qu’on sache pourquoi, parce qu’il fait beau, parce qu’on a bien dormi ou parce qu’on est un peu malade... Oh! mon enfant! comme les reprises du mal sont terribles! Il s’abat sur vous sans avertir, sans rien ménager... Dans un moment innocent et léger, un suave moment délivré, au milieu d’un geste, d’un éclat de rire, l’idée, le foudroyant souvenir de la perte affreuse tarit votre rire, arrête la main qui portait à vos lèvres la tasse de thé, et vous voilà terrifiée, espérant la mort avec la conviction ingénue qu’on ne peut souffrir autant sans mourir... Mais vous ne mourrez pas!...—vous non plus. Les trêves reviendront irrégulières, imprévisibles, capricieuses. Ce sera... ce sera vraiment terrible.... Mais...
—Mais?...