Elle hésite:
—Je ne sais pas... Je lui en veux terriblement, parce qu’il ne m’aime plus et qu’il m’a quittée... Je ne sais pas, moi. Je sais seulement que c’est insupportable, insupportable, cette solitude, cet abandon de tout ce qu’on aimait, ce vide, ce...
Elle s’est levée sur ce mot “insupportable” et marche dans la chambre comme si une brûlure l’obligeait à fuir, à chercher la place fraîche...
—Vous n’avez pas l’air de comprendre. Vous ne savez pas ce que c’est, vous...
J’abaisse mes paupières, je retiens un sourire apitoyé, devant cette ingénue vanité de souffrir, de souffrir mieux et plus que les autres...
—Mon enfant, vous vous énervez. Ne marchez pas comme cela. Asseyez-vous... Voulez-vous ôter votre chapeau et pleurer tranquillement?
D’une dénégation révoltée, elle fait danser sur sa tête tous ses panaches couleur de fumée.
—Certainement non, que je ne m’amuserai pas à pleurer! Merci! Pour me défaire toute la figure, et m’avancer à quoi, je vous le demande? Je n’ai aucune envie de pleurer, ma chère. Je me fais du mauvais sang, voilà tout...
Elle se rassied, jette son ombrelle sur la table. Son petit visage durci n’est pas sans beauté véritable, en ce moment. Je songe que depuis trois semaines elle se pare chaque jour comme d’habitude, qu’elle échafaude minutieusement son château fragile de cheveux... Depuis trois semaines—vingt et un jours!—elle se défend contre les larmes dénonciatrices, elle noircit d’une main assurée ses cils blonds, elle sort, reçoit, potine, mange... Héroïsme de poupée, mais héroïsme tout de même...
Je devrais peut-être, d’un grand enlacement fraternel, la saisir, l’envelopper, fondre sous mon étreinte chaude ce petit être raidi, cabré, enragé contre sa propre douleur... Elle s’écroulerait en sanglots, détendrait ses nerfs qui n’ont pas dû, depuis trois semaines, faiblir... Je n’ose pas. Nous ne sommes pas assez intimes, Valentine et moi, et sa brusque confidence ne suffit pas à combler deux mois de séparation...