«Le 29 août 1663.

«J'ai aujourd'hui la main à la bourse pour payer mes dettes, c'est-à-dire à la plume, pour faire réponse à tous ceux à qui je la dois. Je vous paie des derniers, et vous courez risque d'avoir de la méchante monnaie. Voici la dixième lettre que j'écris depuis deux heures; cela veut dire que je ne sais tantôt plus ce que j'écris. Vous perdez beaucoup que je n'aie pas commencé par vous; car je vous assure que mes premières lettres sont très éloquentes. Je m'en suis surprise moi-même, et j'ai songé si je n'avais point lu Balzac depuis peu. De mon ordinaire je ne donne pas dans l'éloquence, si bien que je ne sais à qui ni à quoi me prendre de la mienne.

«Je suis tantôt au bout de mon latin; c'est du mien dont je suis à bout, et non pas du latin en général. Je n'étudie plus du tout qu'une demi-heure par jour; encore n'est-ce que trois fois la semaine. Avec cette belle application-là, je fais un tel progrès que j'ai tantôt oublié tout ce que j'avais appris. À proportion de cela, si je m'engage à apprendre l'hébreu de Votre Grandeur devant que de mourir, il faut que je m'engage à obtenir une manière d'immortalité pour vous et pour moi; les années de la Sibylle y suffiraient à peine.»

Huet n'apprit point l'hébreu à Mme de la Fayette, mais, pour lui plaire, il composa une «Lettre sur l'origine des romans» qui était destinée à paraître en tête de Zayde. L'érudit et le futur homme d'Église avait soin de mettre sa gravité à l'abri en traitant les romans «d'agréable passe-temps des honnêtes paresseux» et en ajoutant que «la fin principale des romans, ou du moins celle qui le doit être, est l'instruction des lecteurs, à qui ils doivent toujours faire voir la vertu couronnée et le vice châtié». Mais c'était déjà un grand triomphe pour Mme de la Fayette que d'avoir arraché Huet à son Commentaire sur Origène pour lui servir d'introducteur auprès du public, lors même qu'elle se cachait encore sous le nom de Segrais. Elle l'en récompensa par un mot plaisant qui a été souvent cité. «Nous avons, lui disait-elle, marié nos enfants ensemble.» Cette alliance a pu rendre Ménage jaloux; mais à la longue, ce fut lui qui l'emporta sur Huet, car il resta l'ami des dernières années. En 1676, Huet entra dans les ordres; il quitta Paris, où il ne devait revenir qu'après la mort de Mme de la Fayette, et comme un attachement véritable n'existait point entre eux, ils devinrent, au bout de quelque temps, étrangers l'un à l'autre.

Segrais, dont le nom se rencontre souvent dans les biographies de Mme de la Fayette, compte également au nombre de ses amis littéraires. Je marquerai plus tard la place qu'il faut, suivant moi, lui faire comme collaborateur; je n'entends pour l'instant parler que du commensal. Segrais, gentilhomme ordinaire de Mademoiselle et membre de l'Académie française, fut un de ceux qui fréquentèrent de bonne heure le réduit de Féliciane. Plus tard, quand, disgracié par son altière maîtresse, il se vit sans place et sans logis, Mme de la Fayette lui offrit un appartement, et le recueillit dans son hôtel jusqu'au jour où Segrais se maria et s'établit à Caen. Moins érudit que Huet, moins pédant que Ménage, Segrais est le type de l'homme de lettres qui est en même temps homme de bonne compagnie. Ses Églogues, son Athys, poème pastoral, ses Divertissements de la princesse Aurélie n'ont guère aujourd'hui de lecteurs; mais il n'en est pas de même de ses Mémoires et Anecdotes, où il a consigné nombre de ces petits faits de la vie sociale et littéraire d'autrefois dont nous sommes devenus si friands. Le nom de Mme de la Fayette revient en quelque sorte à chaque page des Segraisiana. C'est à Segrais qu'ont été empruntés la plupart de ces traits qu'on trouve reproduits dans toutes les biographies de Mme de la Fayette, et qu'on hésite à rappeler tant ils sont connus. Par lui nous savons qu'en fait de latin, elle n'avait pas tardé à en remontrer à son maître, et qu'elle tira un jour d'embarras Ménage et le père Rapin qui ne s'entendaient pas sur le sens d'un passage de Virgile. Par lui nous savons encore que Huygens, se promenant en carrosse avec elle, «lui demanda brusquement ce que c'était qu'un iambe et qu'elle répondit sans hésitation: C'est le contraire d'un trochée», réponse dont l'exactitude étonna fort le Hollandais. Mais, par lui, nous savons également avec quel soin Mme de la Fayette cachait ce qu'elle savait pour ne point offenser les autres femmes, et quelle crainte elle avait de paraître pédante. Segrais marque aussi d'un trait juste la supériorité de Mme de la Fayette sur la marquise de Rambouillet, lorsqu'après avoir consacré deux pages entières à célébrer les louanges de la marquise, il ajoute ces simples mots: «Mme de la Fayette avait beaucoup appris d'elle, mais Mme de la Fayette avait l'esprit plus solide». «Mlle de Scudéry, dit-il encore ailleurs, a beaucoup d'esprit, mais Mme de la Fayette a plus de jugement. Mme de la Fayette me disait que, de toutes les louanges qu'on lui avait données, rien ne lui avait plu davantage que deux choses que je lui avais dites: qu'elle avait le jugement au-dessus de l'esprit, et qu'elle aimait le vrai en toutes choses et sans dissimulation. C'est ce qui a fait dire à M. de la Rochefoucauld qu'elle était vraie, façon de parler dont il est auteur, et qui est assez en usage. Elle n'aurait pas donné le moindre titre à qui que ce fût si elle n'eût été persuadée qu'il le méritait, et c'est ce qui a fait dire à quelqu'un qu'elle était sèche, quoiqu'elle fût délicate.» Solide, vraie, délicate avec un peu sinon de sécheresse, du moins de froideur apparente, c'est bien ainsi que Mme de la Fayette nous apparaît aujourd'hui, et de tous les hommes de lettres qui l'ont environnée, Segrais est assurément celui chez lequel elle a rencontré l'admirateur le plus judicieux.

À un bien moindre degré d'intimité, La Fontaine fut aussi et par intervalles sinon des amis, du moins des familiers de Mme de la Fayette. Mais son service auprès d'elle dut être bien intermittent. Entre la duchesse de Bouillon, Mme de la Sablière, la Champmeslé et d'autres encore, on ne voit pas trop quelle place il pouvait lui faire dans sa vie. Dans l'œuvre de La Fontaine, il reste cependant trace de leurs relations. Par suite de je ne sais quelles circonstances, il avait été amené à lui faire don d'un petit billard, et, comme le présent était modeste, il crut devoir l'accompagner de ces vers:

Le faste et l'amitié sont deux divinités
Enclines, comme on sait, aux libéralités.
Discerner leurs présents n'est pas petite affaire.
L'amitié donne peu; le faste beaucoup plus;
Beaucoup plus aux yeux du vulgaire.
Vous jugez autrement de ces dons superflus.

Des grands écrivains du XVIIe siècle, La Fontaine est le seul (si nous en exceptons la Rochefoucauld) avec lequel Mme de la Fayette entretenait des relations familières. Cependant à la petite cour de Madame elle avait rencontré Bossuet, et voici comment elle parle de lui dans une lettre adressée à Huet, lorsque celui-ci fut nommé sous-précepteur du Dauphin: «Vous devez avoir beaucoup de joie d'avoir M. de Condom. Il est fort de mes amis, et je vous puis répondre par avance qu'il sera des vôtres. Nous avons déjà parlé de vous. C'est le plus honnête homme, le plus droit, le plus doux et le plus franc qui ait jamais été à la cour.» Nous n'avons point sur Mme de la Fayette le jugement de Bossuet, mais nous avons par contre celui de Boileau, cet appréciateur si fin et si juste de tous les mérites de son siècle.

«Mme de la Fayette, disait-il, est la femme qui écrit le mieux, et qui a le plus d'esprit.» Un fragment de lettre de Racine nous apprend qu'il l'avait rencontrée à la petite cour de Madame. Déjà, au surplus, ses contemporains rapprochaient son nom de ces noms illustres, comme s'ils avaient eu la divination du rang élevé auquel l'admiration de la postérité la porterait. Ménage raconte qu'en 1675 Mme de Thianges donna en étrennes au duc du Maine une chambre toute dorée, grande comme une salle. «Au-dessus de la porte il y avait en grosses lettres: chambre du sublime. Au dedans un lit et un balustre, avec un grand fauteuil dans lequel était assis le duc du Maine, fait en cire et fort ressemblant. Auprès de lui, M. de la Rochefoucauld, auquel il donnait des vers pour les examiner; autour du fauteuil, M. de Marsillac et M. Bossuet, alors évêque de Condom. Au bout de l'alcôve, Mme de Thianges et Mme de la Fayette lisaient des vers ensemble. Au dehors du balustre, Despréaux, avec une fourche, empêchait sept ou huit méchants poètes d'approcher. Racine était auprès de Despréaux, et un peu plus loin La Fontaine auquel il faisait signe d'avancer.» Certes Mme de la Fayette était bien à sa place dans cette chambre du sublime, entendez par là le génie joint au bon goût. Mme de Thianges aurait eu meilleure grâce à ne point s'y faire représenter elle-même, mais cette sœur avisée de Mme de Montespan donnait une preuve nouvelle de l'esprit et du sens juste des Mortemart, en rapprochant ainsi celle qui devait écrire l'histoire d'Henriette d'Angleterre de celui qui avait prononcé son oraison funèbre, celle qui allait faire paraître la Princesse de Clèves de celui qui avait écrit Bérénice.

III