II

LA COUR ET LE RÉDUIT

Entre le moment où les troubles de la Fronde prirent fin, et celui où le jeune roi, affranchi de la tutelle économe de Mazarin, put se livrer à son goût pour les plaisirs, c'est-à-dire entre 1653 et 1661, il y a une sorte d'interrègne et de pénombre dans l'histoire de la société française. Point de centre; point d'influence. De coquette, Anne d'Autriche était devenue dévote, et il n'y avait pour ainsi dire plus de cour. À Paris, le règne de la marquise de Rambouillet touchait à sa fin, et son salon était presque fermé. Sa fille, la belle Julie, avait fini par épouser le marquis de Montausier, après l'avoir fait attendre seize ans, et l'avait suivi dans son gouvernement de Saintonge. Quelques-uns des amis les plus intimes de la marquise avaient été tués pendant les troubles de la Fronde; elle-même pleurait encore la mort d'un mari qu'elle avait beaucoup aimé. Aussi le sceptre qu'elle avait tenu si longtemps s'était-il échappé de ses mains défaillantes, mais personne ne l'avait ramassé. Les amies de la marquise de Rambouillet s'étaient dispersées; quelques-unes avaient reformé des petits groupes; d'autres, qui n'avaient jamais fréquenté l'hôtel de Rambouillet, voulurent en faire autant. Mais les imitateurs ne sont généralement que des sots. Les femmes qui cherchèrent à imiter la marquise de Rambouillet n'échappèrent pas à cette loi, et Molière allait venir qui vouerait sans distinction au ridicule ce nom de précieuses dont les femmes les plus distinguées s'étaient fait gloire. Il ne faut pas oublier en effet que Mme de la Fayette fut une précieuse à son heure, tout comme Mme de Sévigné. L'une et l'autre figurent, à ce titre, dans le célèbre dictionnaire de Somaize, Mme de Sévigné sous le nom de Sophronie, et Mme de la Fayette sous celui de Féliciane. «Féliciane, dit Somaize, est une précieuse fort aimable, jeune et spirituelle, d'un esprit enjoué, d'un abord agréable; elle est civile, obligeante et un peu railleuse; mais elle raille de si bonne grâce qu'elle se fait aimer de ceux qu'elle traite le plus mal, ou du moins qu'elle ne s'en fait pas haïr.»

Les précieuses avaient alors leurs réduits. «Ce sont, dit le même Somaize, des places fortes où l'on s'assemble, autrement dit des ruelles illustres où elles tiennent conversation.» Aussi Féliciane avait-elle le sien, qui rivalisait avec celui de l'illustre Celie (Mme de Choisy) ou de l'aimable Sophronie, et le langage qu'on y tenait ne ressemblait en rien à celui des Cathos et des Madelon. Nous allons voir tout à l'heure comment ce réduit était peuplé, mais la vie de Mme de la Fayette ne s'y écoulait pas tout entière, et l'honneur d'une amitié illustre devait l'en faire sortir pour la produire sur un théâtre plus brillant.

Par son mariage Mme de la Fayette était devenue la propre belle-sœur de cette Angélique de la Fayette qui, un instant courtisée par Louis XIII, s'efforça d'arracher son royal amant au joug de Richelieu, et qui, vaincue dans cette lutte inégale, quitta fièrement la cour pour enfouir dans un couvent les regrets de son ambitieux amour. Soit devoir, soit inclination naturelle, une relation assez étroite s'était nouée entre les deux femmes. Souvent Mme de la Fayette allait voir sa belle-sœur dans ce grand couvent de Sainte-Marie de Chaillot, un des plus fréquentés qui fût alors, refuge demi-mondain, demi-sacré qui n'imposait point à ses hôtes les austérités du Carmel, et qui ouvrait ses portes non pas seulement au repentir, mais à l'infortune. Là, en effet, avait fini par trouver un asile cette courageuse fille de Henri IV, qui avait offert à son siècle étonné le premier exemple des vicissitudes royales. Bien qu'elle y fût encore obligée de veiller avec soin sur sa maigre dépense, et de tenir ses comptes elle-même «dans un esprit de pénitence et d'humilité», cependant la reine d'Angleterre ne se voyait pas réduite, comme aux premiers temps de son séjour en France, à vendre ses bijoux pour vivre, et sa fille n'était plus obligée de demeurer au lit toute la journée, faute de feu pour se lever. Depuis ces années d'épreuve, la petite princesse avait grandi; l'enfant était devenue une jeune fille, un peu gauche encore et pas précisément jolie, mais douée déjà de cette puissance de séduction à laquelle un pamphlétaire inconnu n'a pu s'empêcher de rendre hommage en ces termes expressifs: «elle a un certain air languissant, et quand elle parle à quelqu'un, comme elle est toute aimable, on dirait qu'elle demande le cœur, quelque indifférente chose qu'elle puisse dire du reste». Mais ce n'était pas assez pour Madame (donnons-lui tout de suite le nom sous lequel ses contemporains l'ont aimée) de demander les cœurs. Elle avait encore, suivant la jolie expression d'un fin juge, l'évêque Daniel de Cosnac, «l'art de se les approprier». Le secret de cet art, c'est qu'elle était prompte à donner le sien. Légère, inconsidérée, coquette, Madame du moins savait aimer, et reconnaître les attachements fidèles. Mme de la Fayette en devait faire l'épreuve. Ses fréquentes visites au couvent de Chaillot lui avaient donné souvent l'occasion de voir la jeune princesse, et, sous la gaucherie de l'enfant, son œil sagace avait su deviner le charme de la femme. Sans doute elle avait su pénétrer aussi les agitations et les anxiétés de cette jeune âme à l'âge incertain où l'enfant devient une femme, et elle s'était intéressée à la destinée encore obscure de cette fille et petite-fille de roi dont l'enfance s'était écoulée presque dans la misère, dont la jeunesse et la beauté naissante s'épanouissaient derrière les grilles d'un couvent, et qui devait se demander parfois avec angoisse si, victime de sa naissance et de sa grandeur, elle ne verrait pas ces grilles se fermer pour jamais sur elle. Les natures aimantes n'oublient jamais la sympathie qu'on leur a témoignée durant ces heures, souvent difficiles, qui séparent l'enfance de la jeunesse, et c'est là, je crois, l'origine de cette liaison intime qui, née dans le parloir d'un couvent, devait se continuer au Palais-Royal et à Saint-Cloud, alors que, devenue la première princesse du sang et l'idole de la cour, l'ancienne pensionnaire de Sainte-Marie de Chaillot voyait jusqu'au roi lui-même regretter tout bas dans son cœur l'étrange aveuglement qui la lui avait fait dédaigner. Comment expliquer autrement l'affection persistante qu'elle ne cessa de témoigner à une femme, de dix ans plus âgée qu'elle, et dont (c'est Mme de la Fayette elle-même qui parle) le mérite sérieux ne semblait pas devoir plaire à une princesse aussi jeune. Cependant, Mme de la Fayette nous en donne une autre explication en disant «qu'elle fut agréable à Madame par son bonheur». Quel sens attacher à cette explication un peu subtile? Peut-être faut-il ainsi l'entendre que le contraste avec les intrigues et les émotions de sa propre vie faisait goûter à Madame le charme d'une personne dont la sage conduite savait écarter les agitations et prévenir les orages. Le bonheur de Mme de la Fayette (bonheur un peu volontaire, nous l'avons vu par sa lettre à Ménage) était avant tout l'ouvrage de sa raison, et c'était sa raison que Madame aimait en elle, cette divine raison qui excitait également l'enthousiasme de Mme de Sévigné. Et puis, elle devait aimer aussi chez Mme de la Fayette cette discrétion qui ne demandait rien, et qui cachait son crédit avec autant de soin que d'autres mettaient à l'étaler. «Mme de la Fayette était la favorite de Madame», dit Lefèvre d'Ormesson dans son journal. Singulière favorite qui ne voulait rien être, et qui abandonnait aux autres les titres et les honneurs. Dans l'entourage de Madame, un rôle plus noble revenait à Mme de la Fayette; elle était l'amie: c'était auprès d'elle que Madame se plaisait à revenir, quand elle était lasse des éclats d'un Guiche, où des trahisons d'un Vardes. Amie, c'est dire confidente, mais confidente comme il pouvait convenir à Mme de la Fayette de l'être, c'est-à-dire qu'au moment même, Madame ne s'ouvrait pas avec elle sur certaines affaires où son attitude était à tout le moins imprudente. Mais, quand ces affaires étaient passées et presque rendues publiques, elle prenait plaisir à les lui raconter, en les expliquant à sa manière. Enfin Mme de la Fayette fut un des derniers témoins des dernières heures de cette vie si brillante et si courte: ce fut à côté d'elle, la tête presque appuyée sur ses genoux, que Madame s'endormit de ce sommeil, en apparence paisible, dont le réveil devait être si terrible. Ce fut elle qui pendant la durée d'une cruelle agonie recueillit ces paroles de plainte et de résignation, si touchantes qu'après deux siècles écoulés nous ne pouvons en entendre encore l'écho sans émotion. Ce fut à elle enfin que, dans l'angoisse de la mort, Madame s'adressa pour demander avec instance un confesseur, sachant bien que, dans ce monde d'étiquette et d'apparat dont elle était environnée, seule Mme de la Fayette l'aimait assez véritablement pour penser à chose plus importante encore que sa vie. À cette heure suprême où les favorites s'éloignent, l'amie fidèle était toujours là, et ce fut dans ses bras que Madame expira.

Cette illustre amitié fut l'origine du crédit que Mme de la Fayette conserva toujours à la cour. Au Palais-Royal, à Saint-Cloud, elle avait eu souvent occasion de voir, dans l'intimité le grand dispensateur de toutes les faveurs, auquel s'adressaient sans relâche les sollicitations et les appétits. Le charme discret de Mme de la Fayette n'avait rien pour attirer les regards d'un jeune souverain épris d'éclat et de beauté, qui dérobait encore à la surveillance jalouse de sa mère les premiers écarts de sa fougue amoureuse. Il ne put manquer cependant de remarquer à la longue la présence assidue et l'attitude réservée de cette femme qui, se tenant à l'écart de toutes les intrigues, ne savait rien (en apparence du moins), ne se mêlait à rien, et ne semblait point préoccupée de mettre à profit pour elle-même la faveur dont elle jouissait. Peu accoutumé à cette discrétion, le roi en dut sentir et apprécier le contraste. Mais cette froide estime ne suffirait pas pour expliquer le traitement que Mme de la Fayette reçut toujours de lui. Un lien plus intime devait s'établir entre eux: celui d'un souvenir commun et d'une douleur commune. Ils s'étaient trouvés l'un et l'autre auprès du lit de mort de Madame, partageant ses dernières paroles, échangeant leurs angoisses, et mêlant leurs larmes, car la mort de Madame est une des rares circonstances, peut-être la seule, où Louis XIV ait pleuré. Ces heures où deux cœurs ont souffert ensemble sont de celles qu'on n'oublie point, fût-on le roi, et le roi ne les oublia pas. Jamais Mme de la Fayette ne l'implora en vain pour les autres ou pour elle-même, c'est-à-dire pour les siens; et c'est là l'explication de ce crédit qui faisait à la fois l'envie et l'étonnement de ses contemporains. Le souvenir de Madame commençait déjà à s'effacer quand, un jour, Mme de la Fayette vint à Versailles solliciter le roi. À la surprise de tous les courtisans, il la fit monter dans sa propre calèche, et, durant tout le cours de la promenade, il n'adressa la parole qu'à elle, «prenant plaisir à lui montrer les beautés de Versailles, comme un particulier que l'on va voir dans sa maison de campagne». Une lettre de Mme de Sévigné nous a conservé le souvenir de cette promenade triomphale. Mais était-ce bien à Mme de la Fayette elle-même que s'adressaient ces hommages d'un souverain alors dans tout l'éclat de sa gloire? Non: c'était aux souvenirs d'un passé dont ni ses amours ni ses victoires ne lui avaient fait oublier les émotions secrètes, car c'était sa jeunesse qui reparaissait inopinément ainsi sous ses yeux; c'était Madame elle-même qui revivait pour un jour sous les traits de la personne qu'après le roi elle avait le plus véritablement aimée. Peut-être, durant le cours de cette promenade, son nom ne vint-il pas une seule fois sur leurs lèvres; mais son image était présente entre eux, et la faveur que Mme de la Fayette était venue demander au roi, ce fut à Madame qu'il l'accorda.

Même du vivant de la princesse les visites à la cour, les voyages à Versailles ou à Fontainebleau n'étaient qu'un rare épisode dans la vie de Mme de la Fayette. Depuis la mort de Madame, elle s'enferma de plus en plus dans son réduit; c'est là, si nous voulons la connaître, qu'il nous faut la voir vivre, au milieu d'amis dont les uns répondaient aux goûts de son esprit, et les autres aux exigences de son cœur. Commençons par les premiers.

Les fonctions de Ménage, comme maître de latin et d'hébreu, ne devaient pas cesser avec le mariage de son élève. La correspondance, dont j'ai déjà cité quelques fragments montre qu'elle continuait de travailler sous sa direction. Mais Ménage rencontra bientôt auprès d'elle un concurrent redoutable. Je veux parler de Huet, le futur évêque d'Avranches. Il ne faut pas mettre les deux hommes sur le même pied. Ménage était un pédant qui n'a laissé que des poésies galantes. Huet au contraire était un homme d'un vrai mérite, d'une érudition très solide et très étendue pour son temps. La longue liste de ses ouvrages comprend à la fois une traduction des amours de Daphnis et Chloé (écrite à dix-huit ans, ajoute son biographe pour l'excuser), une Demonstratio Evangelica en deux volumes, une Histoire du commerce et de la navigation chez les anciens et une Dissertation sur l'emplacement du paradis terrestre. L'étude avait toujours été sa passion. «À peine avais-je quitté la mamelle, dit-il dans les Huétiana, que je portais envie à tous ceux que je voyais lire.» Cette passion ne fit que s'accroître avec les années, et, comme aux paysans de son diocèse d'Avranches qui venaient lui demander audience, son secrétaire répondait souvent que Monseigneur ne pouvait les recevoir parce qu'il étudiait, ceux-ci disaient dans leur naïveté: «Le roi devrait bien nous envoyer un évêque qui ait fini ses études». Mais il n'entra que tard dans les ordres, à l'âge de quarante-six ans, et comme il était né à peu près vers la même époque que Mme de la Fayette, une relation assez étroite avait eu le temps de s'établir entre eux avant qu'il quittât Paris pour aller prendre possession de l'abbaye d'Aunay, son premier bénéfice. Cette relation fut toute intellectuelle, et il ne semble pas que l'amitié y ait tenu grande place. Dans les lettres que Mme de la Fayette adresse à Huet elle ne fait guère que l'entretenir de ses lectures et de ses études, en s'excusant le plus souvent de la paresse où elle se baigne. «Je fais une vie fort inutile, lui écrit-elle un jour, elle n'en est pas moins agréable. Hors de travailler pour le ciel, je commence à trouver qu'il n'y a rien de meilleur à faire que de ne rien faire.» Et dans une autre lettre: «Si vous saviez comme mon latin va mal, vous ne seriez pas si osé que de me parler d'hébreu. Je n'étudie point, et par conséquent je n'apprends rien. Les trois premiers mois que j'appris me firent aussi savante que je le suis présentement. Je prends néanmoins la liberté de lire Virgile, toute indigne que j'en suis; mais si vous, monsieur son traducteur, le rendez aussi peureux et aussi dévot qu'il l'est, je crois qu'il faut l'envoyer coucher, plutôt que de le mener faire la guerre en Italie, et l'envoyer à vêpres, au lieu de le conduire dans la grotte avec Didon.»

Il n'est cependant pas toujours question de latin dans les lettres de Mme de la Fayette. Parfois elle plaisante l'activité de Huet et ses fréquents voyages. «Seigneur Dieu, monsieur, lui dit-elle, vous allez et venez comme pois en pot. Qui donc vous fait si bien trotter? Il semblerait quasi que ce serait l'amour, à vous voir aller si vite, et il me semble qu'il n'y a que pour son service qu'on fasse tant de chemin.» Puis elle continue après lui avoir dit quelques paroles obligeantes sur le regret qu'elle éprouve de son absence: «Pour n'être pas une amie si tendre et si flatteuse que de certaines femmes, je suis cependant une bonne amie. Adieu: vous pouvez encore compter cette lettre-ci au nombre de celles qui sont à la glace; mais j'ai la migraine.»

Huet ne se plaignait pas seulement que les lettres de Mme de la Fayette fussent à la glace. Il trouvait encore que ces lettres n'étaient pas assez fréquentes, et Mme de la Fayette s'en excusait auprès de lui alléguant toujours sa paresse.