Hor ch'il canto non godo
Dell'angel mio terreno,
Hor ch'altro suon non odo
Che dei mesti sospir ch'esala il seno,
Deh! per che mi si nega, o sorte ria,
Di spirar fra i sospiri l'anima mia.

C'est toujours une situation difficile que d'apparaître devant la postérité comme le mari d'un ange terrestre (angel terreno), ou d'une femme d'esprit. Que l'ange s'appelle Laure de Noves, ou la femme Mme du Deffant (je pourrais peut-être citer d'autres noms), il est malaisé pour un homme de se tirer de ce rôle avec élégance. M. de la Fayette ne s'en est pas tiré du tout. Pour nous il n'est même pas arrivé à l'existence. La Bruyère aurait-il pensé à lui lorsqu'il a écrit ce passage célèbre: «Il y a telle femme qui anéantit ou qui enterre son mari au point qu'il n'en est fait dans le monde aucune mention: vit-il encore? ne vit-il plus? on en doute. Il ne sert dans sa famille qu'à montrer l'exemple d'un silence timide et d'une parfaite soumission. Il ne lui est dû ni douaire ni convention; mais à cela près, et qu'il n'accouche pas, il est la femme, elle le mari.» On ne savait point, en effet, jusqu'à présent, comment M. de la Fayette a vécu; et, si l'on était certain qu'il a existé, c'est uniquement parce que Mme de la Fayette est accouchée deux fois.

De ce mari honnête et doux (quoique peut-être bête), Mme de la Fayette ne paraît jamais avoir eu à se plaindre. Une lettre à Ménage qui date des premières années de son mariage et qu'elle lui écrivait d'Auvergne va nous la montrer dans son intérieur de province, et en même temps nous donner d'un mot la note juste de ses sentiments pour son mari:

«Depuis que je ne vous ai écrit, j'ai toujours été hors de chez moi à faire des visites. M. de Bayard en a été une, et quand je vous dirais les autres vous n'en seriez pas plus savant: ce sont gens que vous avez le bonheur de ne pas connaître, et que j'ai le malheur d'avoir pour voisins. Cependant je dois avouer, à la honte de ma délicatesse, que je ne m'ennuie pas avec ces gens-là, quoique je ne m'y divertisse guère; mais j'ai pris un certain chemin de leur parler des choses qu'ils savent qui m'empêche de m'ennuyer. Il est vrai aussi que nous avons des hommes dans ce voisinage qui ont bien de l'esprit pour des gens de province. Les femmes n'y sont pas, à beaucoup près, si raisonnables, mais aussi elles ne font guère de visites; par conséquent on n'en est pas incommodé. Pour moi j'aime bien mieux ne voir guère de gens que d'en voir de fâcheux, et la solitude que je trouve ici m'est plutôt agréable qu'ennuyeuse. Le soin que je prends de ma maison m'occupe et me divertit fort: et comme d'ailleurs je n'ai point de chagrins, que mon époux m'adore, que je l'aime fort, que je suis maîtresse absolue, je vous assure que la vie que je mène est fort heureuse, et que je ne demande à Dieu que la continuation. Quand on croit être heureuse, vous savez que cela suffit pour l'être; et comme je suis persuadée que je le suis, je vis plus contente que ne sont peut-être toutes les reines de l'Europe.»

C'est beaucoup d'être adorée d'un époux, lors même qu'on ne ferait que l'aimer fort; c'est beaucoup aussi d'être laissée par lui maîtresse absolue, et s'il est vrai, comme l'assure Mme de la Fayette: «que quand on croit être heureuse, cela suffit pour l'être», on peut dire qu'elle a été heureuse en ménage, bien que ce bonheur un peu froid ne lui ait pas toujours suffi. Il n'est donc pas surprenant que le nom de M. de la Fayette se retrouve encore jusqu'à deux ou trois fois dans les lettres adressées par sa femme à Ménage, toujours prononcé avec affection et reconnaissance. Pour nous, nous pourrions prendre ici définitivement congé de ce galant homme qui a disparu sans bruit, comme il avait vécu. La date de sa mort avait en effet échappé jusqu'à présent à toutes les recherches. Mais des papiers très curieux, et dont la provenance[1] rend l'authenticité indiscutable, me permettent de donner quelques renseignements sur ce mystérieux personnage. Il résulte d'abord de ces papiers que M. de la Fayette passait presque toute sa vie en Auvergne, à Naddes ou à Espinasse, qui étaient deux terres à lui appartenant. Il réalisait ainsi pour son compte, comme Mme de la Fayette pour le sien, cette double prophétie de la chanson que j'ai déjà citée: le mari

Ira vivre en sa terre
Comme monsieur son père;

et la femme

Fera des romans à Paris
Avec les beaux-esprits.

Mais les papiers dont je parle jettent sur la vie conjugale de Mme de la Fayette un jour tout à fait inopiné. De cette disparition absolue du mari, tous les biographes de Mme de la Fayette avaient tiré jusqu'à présent une conclusion fort naturelle: c'est qu'il était mort, et il n'y a pas une de ces biographies où on ne dise qu'elle resta veuve après quelques années de mariage. Or il résulte de l'intitulé d'un inventaire dressé par maître Levasseur, notaire au Chastelet de Paris, que «le décès de haut et puissant seigneur François Motier, comte de la Fayette, est arrivé le vingt-sixième de juin 1683». Mme de la Fayette a donc été mariée vingt-huit ans! M. de la Fayette a enterré la Rochefoucauld, qui est mort en 1680! Comment expliquer un évanouissement aussi complet du mari dans la vie d'une femme? Comment M. de la Fayette fut-il à ce point oublié de tout le monde, que Mme de Sévigné, par exemple, qui dans une lettre de 1671 fait mention de la mort d'une sœur de Mme de la Fayette, ne fasse pas dans ses lettres de 1683 mention de la mort de son mari? Quelles causes ont amené de part et d'autre ce relâchement du lien conjugal et, pour dire le mot, cet oubli complet du premier des devoirs: «L'homme abandonnera son père et sa mère, s'attachera à sa femme et ils formeront tous les deux une même chair»? Fut-ce simplement, de la part de M. de la Fayette, sauvagerie croissante et humeur bizarre dont sa femme n'aurait pu s'accommoder? Y eut-il, au contraire, entre le mari et la femme, une de ces scènes violentes, un de ces drames intimes qui rendent à tout jamais la vie commune impossible? Ce n'est point dans des papiers d'affaires et dans des actes notariés qu'on trouve des renseignements de cette nature, et ce sont uniquement des papiers de ce genre que j'ai eus entre les mains. Mais une chose est certaine: c'est qu'il faut renoncer désormais à considérer Mme de la Fayette comme une jeune veuve. Pendant toute la durée de l'épisode la Rochefoucauld, dont je parlerai plus tard, elle était bel et bien mariée, et je suis certain que plus d'un parmi mes prédécesseurs en biographie fayettiste enviera cette trouvaille.

Il reste cependant que Mme de la Fayette demeura de bonne heure un peu isolée dans la vie. Cinq ans après son mariage, elle avait perdu sa mère. Son beau-père s'était retiré à Port-Royal, conservant, tout dévot et solitaire qu'il fût devenu, la jouissance de tous les biens que lui avait laissés sa femme. De bonne heure Mme de la Fayette se trouva donc assez isolée dans le monde, mais elle avait trop d'agrément pour que sa solitude tardât longtemps à se peupler. Après une jeunesse un peu obscure et difficile, nous allons la voir entrer dans la phase brillante de son existence.