Je ne puis non plus m'empêcher de trouver qu'il a été fait un peu trop de bruit à propos de ses lettres au secrétaire de la duchesse de Savoie, et je suis tenté sur ce point de chercher querelle à l'écrivain d'élite qui a signé du nom d'Arvède Barine tant d'œuvres, tantôt légères, tantôt profondes, mais toujours attrayantes et exquises. J'oserai lui reprocher d'avoir en signalant, il y a quelques années déjà, la publication de ces lettres, trop cédé à l'amour du pittoresque, et de s'être complu à mettre en regard d'une Mme de la Fayette, légendaire et un peu idéalisée, une nouvelle Mme de la Fayette, habile, intéressée et presque intrigante. C'est un peu sa faute en effet (rien n'étant contagieux comme l'exemple du talent) si d'autres sont venus qui, avec moins d'esprit et de mesure, ont, à propos de ces malheureuses lettres, traité Mme de la Fayette de rouée, d'avide et d'hypocrite. De telle sorte qu'une légende nouvelle, mais en sens inverse, est en train de s'établir, et comme personne ou presque personne n'a lu les lettres elles-mêmes, la réputation de Mme de la Fayette en a souffert. Voyons donc un peu ce qu'il y a au fond de cette querelle et établissons d'abord l'origine et la nature des relations de Mme de la Fayette avec la duchesse de Savoie.
Jeanne-Baptiste de Nemours, femme de Charles-Emmanuel, duc de Savoie, était fille de ce duc de Nemours qui avait été tué, dans un duel tragique, par son beau-frère le duc de Beaufort. Sa jeunesse s'était passée à la cour d'Anne d'Autriche, où elle avait eu des débuts brillants. Elle était extrêmement belle, quoi qu'en dise dans ses Mémoires Mlle de Montpensier, qui, assez dénigrante de son naturel, avait de plus quelques griefs contre elle. «Il y a peu de personnes dont le mérite ait fait plus de bruit dans le monde que celui de Madame Royale, écrivait un envoyé secret que la France entretenait à Turin, et il semblerait qu'ayant à parler d'une personne qui n'est plus jeune, puisqu'elle passe quarante-cinq ans, on devrait taire les avantages du corps pour ne s'arrêter qu'à ceux de l'esprit. Cependant il est constant qu'à l'heure présente, l'âge n'a rien diminué des grâces de cette princesse, et qu'elle efface encore aujourd'hui les plus belles femmes de sa cour par la noblesse de son air, et par je ne sais quels agréments qui lui sont particuliers.» Plus jeune de dix années que Mme de la Fayette, comme l'était Madame, Jeanne-Baptiste de Nemours paraît lui avoir inspiré, et avoir conçu pour elle un attachement de la même nature. Il faut toute notre morgue démocratique pour ne pas comprendre la force de ces attachements, d'une nature si particulière, qui naissent du dévouement et que resserrent encore l'éloignement ou l'exil. Quand Jeanne-Baptiste épousa en 1665 le duc Charles-Emmanuel II de Savoie, et qu'elle quitta, non sans regret sans doute, Paris pour Turin, elle fit promettre à Mme de la Fayette de demeurer en correspondance avec elle, et Mme de la Fayette, «extrêmement entestée à lui plaire», dit une lettre du temps, s'engagea à lui adresser des relations très exactes de tout ce qu'elle saurait de la cour et d'ailleurs. Lorsque Mme de la Fayette prenait cet engagement, elle ne prévoyait guère la place que cette relation tiendrait dans sa vie, ni les ennuis que sa royale amie lui causerait. Convenons tout de suite que cette affection ne paraît pas avoir été très bien placée, et que, malgré de très réelles qualités d'intelligence et de courage, malgré des séductions de cœur et d'intelligence auxquelles la relation inédite dont j'ai cité tout à l'heure un fragment rend encore hommage, en parlant «d'une certaine élévation simple et modeste et d'une liberté d'esprit qu'elle conservait dans l'embarras des plus grandes affaires», la duchesse de Savoie ne s'est pas montrée toujours digne d'une amie aussi sage et aussi éclairée que l'était Mme de la Fayette. Mais il faut lui tenir compte des excuses qu'elle pouvait invoquer. Durant les années où elle partagea le trône avec son mari, sa vie fut une vie de dégoûts et d'humiliations. Tenue à l'écart de toutes les affaires, humiliée en sa double qualité de femme et de souveraine, son tort fut de prendre une double revanche, lorsque la mort de Charles-Emmanuel et la minorité de son fils l'eurent mise en possession de la régence. Madame Royale (c'était le titre que lui assignait l'étiquette de la cour de Savoie) n'eut plus qu'une pensée: exercer à son tour la réalité du pouvoir. Aussi tint-elle son fils dans un état de dépendance et d'humiliation que celui-ci devait lui faire payer chèrement un jour. Malheureusement, elle voulut connaître aussi d'autres dédommagements. Elle eut des favoris, et, qui pis est, des favoris indiscrets: entre autres un certain comte de Saint-Maurice, vantard, intéressé, avide, avec lequel elle finit par se brouiller, puis d'autres après lui. Mais quoi? s'il fallait renoncer à toutes les relations de jeunesse qui ont manqué à l'idéal ou à la vertu, le nombre de celles qu'on conserverait ne laisserait pas d'être assez restreint vers la fin de la vie. Les rapports affectueux de Madame Royale avec Mme de la Fayette étaient parfaitement connus des amies de cette dernière, et Mme de Sévigné en parle à plusieurs reprises. On savait également que lors des démêlés de Madame Royale avec son fils, où la cour de France avait pris parti pour Madame Royale, Mme de la Fayette avait à plusieurs reprises servi d'intermédiaire à Louvois auprès de la régente. Tout cela était parfaitement connu, et personne n'y avait vu de mal, lorsque M. Perrero a découvert dans les archives de Savoie et publié à Turin vingt-huit lettres de Mme de la Fayette à Lescheraine, le secrétaire particulier de la duchesse de Savoie. Ce sont ces lettres qui ont fait scandale.
Il en résulte incontestablement la preuve que Mme de la Fayette était habituellement mêlée à toutes les affaires qui concernaient Madame Royale, et qu'elle avait également à cœur sa réputation, ses intérêts et ses plaisirs. Où est le crime en soi et faut-il, comme on l'a fait, accuser sa sensibilité, parce qu'une de ses lettres à Lescheraine est du mois de mai 1680, tandis que la mort de la Rochefoucauld est du mois de mars de cette même année? «Le cœur est brisé, a-t-on dit, mais la tête reste vive et nette.» Sans doute. Fallait-il qu'elle devînt folle, ou bien lui reproche-t-on, parce qu'elle avait eu la douleur de perdre la Rochefoucauld, de n'avoir pas renoncé du même coup à une affection qui remontait pour elle à tant d'années. Mais puisque je suis amené à parler de cette lettre, j'en citerai un passage assez curieux parce qu'on y retrouve la mesure et le bon goût de Mme de la Fayette, à propos d'un panégyrique de Madame Royale, que Lescheraine avait fait insérer dans la Gazette de France. «Votre relation est trop belle, lui écrit-elle. Il ne faut point de fleurs ni d'air égayé dans ces natures de choses et il faut que tout soit noble et simple. Au moins c'est le goût présent de ce pays ici, mais je doute que ce soit celui du lieu où vous êtes; ainsi je ne vous condamne pas. Les périodes longues ne sont pas non plus du style que l'on aime. J'ai vu une lettre dans le Mercure galant qui doit être de vous. Je songeais bien en la lisant que je ne vous la laisserais pas porter en l'autre monde, à cause de la longueur des périodes. Voilà tout ce qu'une fluxion sur le visage me permet de vous dire.»
C'est bien la lettre de la femme qui disait qu'une période retranchée d'un ouvrage vaut un louis, et un mot vingt sous. Elle ne s'exprime pas avec moins de finesse, dans une autre lettre, à propos des préoccupations que lui cause l'humeur amoureuse de Madame Royale. «Ce pauvre chien» de Saint-Maurice vient d'être renvoyé, mais elle craint qu'il ne soit tôt remplacé, et Lescheraine ne parvient pas à dissiper ses appréhensions. «Je vous ai trouvé si rassuré, d'un ordinaire à l'autre, sur un chapitre où il faut des années entières pour se rassurer, que je ne sais si vous m'avez parlé sincèrement. Encore, quand je dis des années entières, c'est des siècles qu'il faut dire, car à quel âge et dans quel temps est-on à couvert de l'amour, surtout quand on a senti le charme d'en être occupé? On oublie les maux qui le suivent; on ne se souvient que des plaisirs, et les résolutions s'évanouissent.» Et, dans une autre lettre: «Je vous assure que je ne ferai part à personne, sans exception, de vos prophéties; mais il me semble qu'elles ne vous sont point particulières et que le bruit général promet le même bonheur à ce petit homme. Il faut faire tout ce qui sera possible pour l'empêcher d'être heureux, parce que son bonheur sera le malheur de la personne que nous honorons. Le bonheur même du cavalier ne sera peut-être pas sans traverses; ces sortes de places ne sont ni tranquilles ni éternelles.»
Les prophéties de Lescheraine, qui changeait si facilement d'avis d'un ordinaire à l'autre, et les inquiétudes de Mme de Lafayette, ne devaient pas tarder à se réaliser. Ce fut le comte Masin, un petit Niçard, comme dit Mme de la Fayette, qui remplaça le comte de Saint-Maurice, et quoiqu'il tînt la place plus modestement, le bruit de son bonheur ne tarda pas à se répandre au delà des murs de Turin. Aussi voyons-nous Mme de la Fayette fort troublée de l'apparition d'un libelle «aussi fol que malin», imprimé en Hollande sous ce titre: Les Amours de la cour de Turin, prendre ses précautions en conséquence, et s'occuper de concert avec Lescheraine à en arrêter la distribution. Il ne me semble pas qu'il y ait à blâmer sa sollicitude ni à railler son dévouement dans une circonstance où l'honneur de Madame Royale était en jeu.
Les circonstances devaient se charger au reste de grandir le rôle de Mme de la Fayette, en faisant d'elle un agent véritable de la politique française. Il faut lire dans la belle Histoire de Louvois, de M. Camille Rousset, complétée par la publication de M. Perrero, les détails de la lutte, à la fois mesquine et dramatique, qui finit par s'engager entre la mère et le fils, lutte où tout prenait les proportions d'un événement, depuis un voyage que le duc de Savoie avait fait à la Vénerie sans emmener sa mère, jusqu'aux changements apportés dans l'uniforme du régiment qui portait le nom de Madame Royale. L'histoire n'aurait pas cependant conservé le souvenir de ces discussions si, à chaque instant, Madame Royale n'avait invoqué dans son intérêt l'intervention de la cour de France, tandis que de son côté le duc de Savoie s'efforçait de se rendre cette cour favorable, tout en préparant la défection qu'il devait consommer en prenant part à la coalition de 1690. Louvois était alors le ministre tout-puissant dont il fallait capter la faveur. Le duc de Savoie avait comme intermédiaire auprès de lui son ambassadeur. Mais Madame Royale avait Mme de la Fayette, et des deux celle-ci n'était pas l'agent le moins actif ni le moins puissant. Aussi l'ambassadeur de Savoie, désespéré de rencontrer souvent chez Louvois un esprit déjà prévenu contre son maître, écrivait-il au duc de Savoie: «Mme de la Fayette est un furet qui va guettant, et parlant à toute la France pour soutenir Madame Royale en tout ce qu'elle fait». Ce qui venait en aide à Mme de la Fayette, c'est que Madame Royale, emportée par son ressentiment, n'hésitait pas à trahir en quelque sorte le gouvernement de son fils en faisant parvenir à Louvois les renseignements qu'elle jugeait pouvoir lui être utiles sur les manèges qui se pratiquaient à Turin contre la France. Les lettres de Mme de la Fayette ne donnent cependant point à penser qu'elle ait eu connaissance de la gravité des intérêts qui se dissimulaient sous cette querelle de famille; ce qui la préoccupe surtout, c'est de défendre la mère contre les représailles assez légitimes de son fils. La tâche qu'elle avait entreprise ne lui était guère rendue facile. Si elle réussissait à se faire écouter de Louvois, elle n'avait pas toujours autant de succès auprès de Madame Royale elle-même. Aussi, dans un accès de dépit, évidemment inspiré par le peu de cas qu'on faisait de ses avis, écrivait-elle un jour à Lescheraine: «L'on donne des conseils, mon cher monsieur, mais l'on n'imprime point de conduite. C'est une maxime que j'ai prié M. de la Rochefoucauld de mettre dans les siennes[5]. J'écris néanmoins, vous le verrez.» Elle ne se décourageait pas en effet, et, bien que la dernière des lettres publiées par M. Perrero date de 1681, il n'y a pas lieu de douter qu'elle ne soit demeurée jusqu'au bout amie dévouée et de bon conseil. Je ne vois pas quel crime on peut lui faire d'être restée fidèle dans l'adversité à un attachement qui datait de sa jeunesse et d'avoir servi en même temps, quoique d'une façon peut-être inconsciente, les intérêts de la France.
Reste à discuter un dernier chef d'accusation, car c'est un véritable réquisitoire qui a été dressé contre Mme de la Fayette à la suite de la publication de M. Perrero. La duchesse de Savoie recevait assez fréquemment de sa sœur, la reine de Portugal, des caisses de présents. Ces présents consistaient en objets venant des Indes, pays avec lequel le Portugal était alors un des rares peuples de l'Europe entretenant un commerce actif. Le crime de Mme de la Fayette est d'avoir témoigné à Lescheraine le plaisir qu'elle aurait à ne pas être oubliée dans la distribution que Madame Royale faisait de ces présents, parmi les personnes de sa cour. «J'ai bien sur le cœur contre vous, lui écrit-elle, de ne m'avoir rien su dérober quand les présents vinrent du Portugal. Si vous faites la même chose au retour de M. de Dronero (le marquis de Dronero, qui allait en ambassade à Lisbonne demander la main de l'infante pour Victor-Amédée), je rabattrai les deux tiers de la bonne opinion que j'ai de vous. J'ai déjà mandé à Madame Royale que nous aimions ici tout ce qui vient des Indes, jusques au papier qui fait les enveloppes.» Cette innocente phrase a suffi pour faire traiter Mme de la Fayette de personne rapace et cupide. Or en quoi consistaient ces présents du Portugal qui lui faisaient si fort envie? Elle-même va nous le dire, dans une lettre suivante: en petites boîtes de bois verni et de laque ciselée. Mais, par contre, quand elle a chargé Lescheraine de faire fabriquer pour son compte trente aunes de damas à la fabrique de Turin, elle le gronde à plusieurs reprises d'avoir parlé de cette commission à Madame Royale, car celle-ci s'était empressée de déclarer qu'elle voulait faire don de ces trente aunes à Mme de la Fayette. «Pourquoi avez-vous eu la langue si longue? lui écrit-elle… Je suis honteuse que vous ayez parlé à Madame Royale. Elle me comble de biens.» Ajoutons que si elle exprime à plusieurs reprises sa satisfaction d'avoir reçu en présent de Madame Royale de belles copies des tableaux qui se trouvaient au musée de Turin, rien ne montre qu'elle les ait sollicitées. C'était pour Madame Royale le moyen de reconnaître le soin que prenait Mme de la Fayette de lui envoyer de Paris des objets d'ajustement et autres bagatelles. On a honte vraiment de défendre une femme comme Mme de la Fayette d'accusations aussi basses. Il le fallait cependant, et il était nécessaire de montrer que ces lettres publiées par M. Perrero ont révélé une Mme de la Fayette nouvelle à ceux-là seulement qui ne connaissaient pas la véritable. Encore une fois elle était du monde, sinon pour elle-même, du moins pour les siens; elle n'en avait répudié ni les préoccupations ni les intérêts, et elle ne vivait ni à Port-Royal ni au Carmel. Mais je ne vois pas que, pour nous apparaître amie aussi fidèle et, si l'on veut, négociatrice aussi habile qu'elle se montrait mère attentive et industrieuse, il y ait lieu à rien rabattre de l'estime où on la tenait, et je ne puis m'empêcher de trouver que ceux qui se sont gendarmés si fort contre elle ont fait preuve d'un peu de rigorisme.
V
DERNIÈRES ANNÉES
Si l'on jette un coup d'œil sur cette vie telle que nous venons de la retracer, il semble que rien n'ait manqué à Mme de la Fayette de ce qui est nécessaire au bonheur. Les grandes épreuves de la vie l'avaient épargnée. Elle avait la fortune, le crédit, le talent. Des affections précieuses l'environnaient. Si sa jeunesse n'avait pas connu l'enivrement de l'amour, et si son âge d'or avait été un peu terne, les années l'avaient dédommagée, et son âge d'argent, pour employer une jolie expression de Mme de Tracy, brillait d'un doux éclat. D'où vient cependant que tout ce qui demeure ou ce qu'on rapporte d'elle, lettres, romans, propos, respire une certaine tristesse, et que, dans le lointain du passé, elle nous apparaît comme une figure un peu plaintive et mélancolique? Serait-ce que les circonstances de la vie font moins pour le bonheur ou le malheur de l'être qu'un certain fond de nature, et une certaine humeur qui empêchent de jouir des biens, ou qui font au contraire supporter les maux avec légèreté? Benjamin Constant, racontant un dîner qu'il avait fait à Lausanne avec des émigrés qu'il avait trouvés dans la détresse, ajoutait plaisamment: «Ils se sont efforcés de me consoler de leurs malheurs». On trouve ainsi des gens qui ont le malheur gai. D'autres au contraire ont le bonheur triste, et Mme de la Fayette était du nombre. Plus d'une raison, il est vrai, entretenait chez elle cette disposition à la tristesse. C'était d'abord une extrême sensibilité qui lui faisait ressentir des choses une impression parfois excessive. Ainsi, lorsque Mme de Sévigné allait la voir à la veille d'un départ pour la Bretagne ou pour la Provence, il ne fallait pas lui dire que c'était une dernière visite, car sa délicatesse ne pouvait supporter la pensée de cet éloignement et l'émotion d'un adieu. Un jour qu'on parlait devant elle, et en présence de M. le Duc, de la campagne à laquelle celui-ci allait prendre part, elle se représenta si vivement les périls auxquels il ne pouvait manquer d'être exposé, qu'elle ne put retenir ses larmes. Mais cette sensibilité un peu maladive avait elle-même pour origine la faiblesse de sa constitution. Assez jeune encore, puisqu'elle n'avait pas quarante ans, on voit par les lettres de Mme de Sévigné que déjà sa santé était profondément atteinte. Certains jours la fièvre la prend, et ces jours-là tout la fatigue, même de dire bonjour et bonsoir; c'est un repos complet et absolu qu'il lui faut. Son mal était les vapeurs. Les vapeurs tenaient, dans la médecine d'alors, la place que les névralgies tiennent dans la médecine d'aujourd'hui. C'était le nom que les médecins donnaient aux maladies dont ils ne découvraient ni la cause ni le remède, et qu'ils traitaient comme sans conséquence, jusqu'au jour où ils les déclaraient mortelles. Mme de la Fayette en devait faire l'expérience. Ses souffrances ne l'empêchaient pas de parler plaisamment de ses maux. «C'est un chien de mal que les vapeurs, écrit-elle à Ménage. On ne sait ni d'où il vient ni à quoi il tient. On ne sait que lui faire. On croit l'adoucir, il s'aigrit. Si jamais je suis en état d'écrire, je ferai un livre entier contre ce mal. Il n'ôte pas seulement la santé. Il ôte l'esprit et la raison. Si jamais j'ai la plume à la main, je vous assure que j'en ferai un beau traité.» Mais ce qui lui est le plus pénible dans son mal, c'est que son humeur en est altérée. Elle est toujours triste, chagrine, inquiète, sachant très bien qu'elle n'a aucun sujet de chagrin, de tristesse ni d'inquiétude. Elle se désapprouve continuellement. C'est un état assez rude. Aussi ne croit-elle pas y pouvoir subsister, et, dans la pensée de sa mort prochaine, elle demande à Ménage, cependant beaucoup plus âgé qu'elle, de conserver à ses enfants l'amitié qu'il lui a toujours témoignée. «Un ami tel que vous, dit-elle en terminant cette lettre, sera le meilleur morceau de la succession que je leur laisserai.»