Mais la véritable épreuve de cette seconde moitié de sa vie fut pour Mme de la Fayette la perte de la Rochefoucauld. En 1680, elle avait quarante-six ans, il en avait soixante-cinq. Si fortement travaillé qu'il fût par la goutte, il était demeuré cependant d'une constitution robuste, et, délicate comme elle l'était, Mme de la Fayette pouvait croire qu'il lui survivrait. D'année en année s'était resserré le lien qui les unissait, et il semble que la Rochefoucauld eût renoncé à tout autre intérêt qu'à vivre pour elle. En 1671, il s'était démis en faveur de son fils Marsillac de son duché-pairie, et depuis 1673 il n'était plus retourné à Versailles. Bien qu'il ne bougeât guère de Paris, il avait fait cependant en 1676 un brillant voyage dans l'Angoumois, «allant comme un enfant, dit Mme de Sévigné, voir Verteuil, ses bois, et les lieux où il avait chassé avec tant de plaisir». Pendant ce temps Mme de la Fayette était retenue à Saint-Maur par son mal de côté. Il était donc demeuré plus alerte qu'elle. Mais la goutte, dont il avait ressenti les premières atteintes en 1653, allait chez lui s'aggravant, au point de lui rendre l'existence singulièrement pénible. Peut-être aurait-elle respecté sa vie, si, dans une crise d'oppression, il ne se fût avisé de s'adresser à un empirique dont le remède l'emporta en quelques jours. «Ni le soleil ni la mort, avait-il dit, ne se peuvent regarder fixement.» Cependant il regarda fixement la mort, et se disposa en conséquence. Le matin du jour où il reçut les sacrements, il ne vit point Mme de la Fayette «parce qu'elle pleurait». Mais vers midi ce fut lui qui envoya demander de ses nouvelles. Pendant toute cette triste journée, Mme de Sévigné tint compagnie à son amie. La robuste constitution du malade opposait résistance au mal, et, le soir à neuf heures, Mme de la Fayette avait repris assez d'espoir pour être en état de jeter les yeux sur un billet de Mme de Grignan. Mais à minuit la Rochefoucauld fut pris d'une crise de suffocation, et il expira entre les bras de Bossuet. Ce que fut la douleur de Mme de la Fayette, Mme de Sévigné l'a dit trop éloquemment pour qu'on puisse faire autre chose que la citer. «M. de Marsillac, écrivait-elle quelques jours après, à Mme de Grignan, est dans une affliction qui ne se peut représenter; mais il retrouvera le Roi et la cour; toute sa famille se retrouvera en sa place; mais où Mme de la Fayette retrouvera-t-elle un tel ami, une telle société, une pareille douceur, un agrément, une confiance, une considération pour elle et pour son fils? Elle est infirme; elle est toujours dans sa chambre; elle ne court point les rues; M. de la Rochefoucauld était sédentaire aussi; cet état les rendait nécessaires l'un à l'autre; rien ne pouvait être comparé à la confiance et aux charmes de leur amitié. Ma fille, songez-y; vous trouverez qu'il est impossible de faire une perte plus sensible et dont le temps puisse moins consoler. Je ne l'ai pas quittée tous ces jours. Elle n'allait point faire la presse parmi cette famille; aussi elle avait besoin qu'on eût pitié d'elle.» Et dans une autre lettre: «La petite santé de Mme de la Fayette soutient mal une telle douleur; elle en a la fièvre, et il ne sera pas au pouvoir le temps de lui ôter l'ennui de cette privation; sa vie est tournée d'une manière qu'elle la trouvera tous les jours à dire.»

Cette idée que le temps ne peut rien contre la douleur de Mme de la Fayette revient souvent sous la plume de Mme de Sévigné. Alors que le cercueil de la Rochefoucauld était sur le chemin de Verteuil, elle écrivait encore à Mme de Grignan: «Pour Mme de la Fayette, le temps qui est si bon aux autres, augmente et augmentera sa tristesse». Et quelques jours plus tard: «Mme de la Fayette est tombée des nues; tout se console et se consolera hormis elle». Chaque incident renouvelait sa douleur. Un jour, Mme de Sévigné la trouvait toute en larmes, parce que quelques lignes de l'écriture de la Rochefoucauld lui étaient tombées sous la main. Mme de Sévigné sortait ce jour-là des Carmélites où l'évêque d'Autun, Gabriel de Roquette, venait de prononcer l'oraison funèbre de Mme de Longueville. Elle y avait trouvé Mlles de la Rochefoucauld. Elles y avaient pleuré aussi leur père: «C'était donc, ajoute-t-elle, à l'oraison funèbre de Mme de Longueville que ses filles pleuraient M. de la Rochefoucauld. Ils sont morts tous les deux dans la même année. Il y avait bien à rêver sur ces deux noms. Je ne crois pas en vérité que Mme de la Fayette se console. Je lui suis moins bonne qu'une autre, car nous ne pouvons nous empêcher de parler de ce pauvre homme, et cela tue. Tous ceux qui lui étaient bons avec lui perdent leur prix auprès d'elle. Elle est à plaindre.»

Mme de la Fayette était à plaindre en effet. Dans une lettre à Mme de Sévigné, qui a malheureusement été perdue, elle lui écrivait avec mélancolie:

Rien ne peut réparer les biens que j'ai perdus;

et ce vers, que Mme de Sévigné cite après elle, peint bien l'état d'accablement où son âme était réduite. Pendant quelques mois elle demeura indifférente à tout, même à ce qui d'ordinaire la touchait le plus vivement: la fortune de ses enfants. Ce fut à peine si elle parut se réjouir du régiment qui fut donné à son fils. Elle alla bien à Versailles remercier le roi; mais elle n'y put tenir, et s'en revint le même jour, malgré les efforts qu'on fit pour la garder. Aussi Mme de Sévigné mande-t-elle à Mme de Grignan que le cœur de son amie est blessé au delà de ce qu'elle croyait. À cette blessure il n'y avait qu'un remède. En effet, «après l'amour, après l'amitié absolue, sans arrière-pensée ni retour ailleurs, tout entière occupée et pénétrée et la même que vous, il n'y a que la mort ou Dieu». Ainsi pensait et écrivait Sainte-Beuve… en 1836 et il avait raison. Mais je ne crois pas que dans l'étude achevée qu'il a consacrée à Mme de la Fayette il se soit servi d'une expression juste en parlant de sa conversion. Il n'y eut en effet dans sa vie ni brusque changement, ni, comme on disait au XVIIe siècle, coup de la grâce, mais orientation plus habituelle et plus fixe de la pensée vers un même but. Les pratiques religieuses n'avaient jamais cessé de tenir leur place dans les habitudes de Mme de la Fayette. Nous l'avons vue aller avec Mme de Sévigné aux sermons de Bourdaloue, et revenir transportée des divines vérités qu'il avait dites sur la mort. Par sa belle-sœur, l'abbesse de Chaillot, par une sœur religieuse, elle avait toujours été en relations avec les grands couvents de Paris. Quand elle s'établit rue de Vaugirard, elle fréquenta celui des dames du Calvaire, qui était situé en face de son hôtel. En 1673, elle écrit à Mme de Sévigné qu'elle voit la supérieure quasi tous les jours. «J'espère, ajoute-t-elle avec humilité, qu'elle me rendra bonne.» Mais dans ce voyage de l'âme vers Dieu, il y a plus d'une étape. Le chemin est long de la tiédeur à la dévotion, et parfois il faut moins de temps pour passer de l'incrédulité à la ferveur, en franchissant toute la route d'un bond. Quelques mois après la mort de la Rochefoucauld, Mme de la Fayette alla, en compagnie de Mme de Coulanges, voir Mme de la Sablière, aux Incurables. Sans vouloir comparer deux femmes, et surtout deux vies bien différentes, il pouvait y avoir entre l'état d'âme où elles se trouvaient l'une et l'autre quelque analogie. Mme de la Sablière avait été pendant quelques années passionnément aimée du marquis de la Fare; puis celui-ci l'avait abandonnée pour la bassette, dit Mme de Sévigné, pour la Champmeslé, disent d'autres témoignages. L'âme délicate et fière de Mme de la Sablière avait été sensible à la perte autant qu'à l'affront. Sans bruit, sans éclat, sans dire qu'elle renonçait au monde, et sans même abandonner complètement sa maison où continua de demeurer La Fontaine, elle alla s'établir aux Incurables, et se dévoua aux soins des malades que contenait cet hôpital. Elle y devait demeurer jusqu'à sa mort, qui survint la même année que celle de Mme de la Fayette. Mais elle y était installée depuis quelques mois à peine, lorsqu'elle reçut la visite des deux amies. Mme de la Fayette fut-elle frappée du courage avec lequel Mme de la Sablière avait cherché dans la dévotion un remède contre les douleurs de l'infidélité et de l'abandon, pires que celles de la mort? Entrevit-elle ce jour-là qu'il n'y a point de souffrances que la religion ne puisse adoucir, et que, suivant une belle parole, «c'est la différence d'une plaie qui est pansée à une plaie qui ne l'est pas»? Il serait téméraire de l'affirmer, bien que Mme de Sévigné l'espérât: «peut-être, mandait-elle à sa fille, que c'est le chemin qui fera sentir à Mme de la Fayette que sa douleur n'est pas incurable». À cette nouvelle évolution de son âme il n'est pas plus possible d'assigner une date précise qu'à l'origine de ses sentiments pour la Rochefoucauld. Mais ce n'étaient encore que des velléités, et elle ne fut définitivement fixée dans cette voie que le jour où elle rencontra Du Guet.

Dans un de ses volumes d'Études morales, M. Caro a consacré quelques belles pages à la direction des âmes au XVIIe siècle. Il a marqué d'un trait fin et sûr la différence qui existait alors entre le confesseur, c'est-à-dire le ministre direct d'un sacrement nécessaire, qui n'avait le droit de se refuser à personne, et le directeur, à la fois guide et ami spirituel, qui n'acceptait pas le gouvernement de toutes les âmes, et dont le choix marquait déjà une faveur et une prédilection. Peut-être a-t-il été trop loin cependant en écrivant que ces distinctions peuvent paraître subtiles et oiseuses, tant les idées qu'elles supposent nous sont devenues étrangères. Bien des femmes auraient pu lui répondre en effet qu'il existe encore de ces prêtres amis des âmes, «confidents, comme il le disait en termes excellents, non pas seulement des fautes, mais des peines secrètes et des troubles, sachant à chacune de ces âmes diversement blessées parler son langage, scruter, sonder sa plaie de l'œil et de la main, la traiter avec des ménagements infinis, et un art plein à la fois de délicatesse et de précision». Mais il est certain que cet art de la direction était poussé beaucoup plus loin au XVIIe siècle que de nos jours, lorsqu'il était pratiqué par des maîtres qui s'appelaient François de Sales ou Fénelon. De moins haut placés s'y consacraient plus particulièrement encore, tels que ces illustres directeurs de Port-Royal, les Saint-Cyran ou les Singlin, et la rigueur des seconds n'attirait pas moins les âmes que la tendresse des premiers. Du Guet n'appartenait précisément ni à l'une ni à l'autre école. Dans cette grande famille des directeurs, il a marqué lui-même d'un mot juste la place qu'il occupait: «Je ne confesse point, disait-il, mais on croit que j'ai le don de consolation», c'est-à-dire qu'on ne lui apportait point l'aveu de longs égarements, mais qu'on avait recours à lui lorsque le fardeau de la vie semblait trop lourd, et que, pour en porter le poids, le besoin d'un appui surnaturel se faisait sentir. C'était bien le directeur qu'il fallait à Mme de la Fayette. Elle devait encore aimer en lui un certain tour d'urbanité, et un fond d'honnête homme (au sens où cette expression s'employait autrefois) dont, même comme directeur, il ne se départait jamais. C'est ainsi qu'après avoir écrit à Mlle de Vertus, la descendante des ducs de Bretagne, la sœur de l'altière Mme de Montbazon, «que pour entrer au royaume des cieux, il faut que les grands se courbent, se ploient, s'estropient», il terminait en disant: «Je suis, mademoiselle, à vos pieds, dans le temps que j'ose vous écrire de telles choses, mais vous connaissez Jésus-Christ et sa loi, et vous me pardonnez bien sans doute une liberté que vous m'avez donnée».

Ce ton particulier tenait chez Du Guet à la fois de la nature et de l'éducation. Il était né en 1649 dans le Forez, au pays de l'Astrée. Aussi l'Astrée fut-elle une de ses premières lectures, et, dans l'enchantement qu'elle lui causa, il entreprit la composition d'un roman dans le même goût, où il aurait fait entrer en scène les aventures des principales familles du pays. Il voulut en lire les premiers chapitres à sa mère, mais celle-ci l'arrêta dès le début: «Vous seriez bien malheureux, mon fils, lui dit-elle, si vous faisiez un si mauvais usage des talents que Dieu vous a donnés». Du Guet jeta son roman au feu, et ne recommença plus. Mais il conserva toujours ces goûts et cette complaisance littéraires qui éclatent principalement dans sa Description de l'œuvre des six jours, réimprimée par les soins de M. de Sacy dans la Bibliothèque spirituelle. L'éducation ecclésiastique qu'il reçut ne devait point combattre cette disposition. Ce fut à l'Oratoire qu'il étudia, et, ordonné prêtre en 1677, il demeura membre de cette docte congrégation jusqu'à l'époque où l'Oratoire, envahi par le jansénisme, exigea de ses membres la signature d'un décret réglementaire des études dont le but était en réalité d'éprouver leur orthodoxie. Du Guet refusa de signer et il quitta Paris pour aller se réfugier à Bruxelles auprès d'Arnauld, mais sans dire où il allait et en cachant le lieu de sa retraite. Quelques années après, il écrivait à propos de ce départ, à l'une des femmes qu'il dirigeait: «Il y a deux ans, madame, je vous quittai bien tristement; j'avais eu l'honneur de vous dire adieu la veille, mais je n'avais pu soutenir un adieu déclaré». C'est ainsi que Mme de la Fayette ne pouvait soutenir l'adieu déclaré de Mme de Sévigné. Au bout d'un an Du Guet devait revenir, mais pour vivre d'une vie cachée dont le mystère dura jusqu'en 1690. À cette époque, il put s'établir, sans crainte d'être inquiété, dans l'hôtel du Président de Menars, où il croyait ne séjourner que quelques mois et où il passa trente ans.

Il est impossible de dire avec certitude si son entrée en relations avec Mme de la Fayette précéda le temps de son exil volontaire, mais cela paraît probable; car dès cette époque Du Guet était fort recherché comme directeur, et Mme de la Fayette, de jeunesse assez portée vers le jansénisme, devait volontiers s'accommoder d'un directeur qui tenait à Port-Royal sans en être, et qui en professait l'austérité sans en adopter les excès. Le seul témoignage public qui subsiste de leurs relations est une lettre de Du Guet à Mme de la Fayette. Mais cette lettre est sans date. Sainte-Beuve l'a exhumée le premier des dix volumes de Lettres de Du Guet sur divers sujets de morale et de religion où elle était comme enfouie. Oserai-je dire que, suivant moi, il n'en a pas tout à fait entendu le sens, l'emploi par Du Guet de certains mots lui ayant fait croire à tort que Mme de la Fayette avait eu des incertitudes d'esprit, et que son directeur avait dû commencer par la raffermir dans la foi. Rien ne montre, dans la vie de Mme de la Fayette, qu'elle ait passé par ces angoisses du doute qui sont de nos jours une si commune épreuve, et que connaissaient rarement les âmes d'un siècle en cela plus heureux. Le mal religieux dont elle souffrait, c'était la tiédeur; c'était, comme disait la langue particulière de la dévotion d'alors, de n'avoir pas de sensible en ce qui concernait Dieu. C'est contre ce mal que Du Guet lui suggère des remèdes dans une admirable lettre que j'abrège à regret, tout en la citant plus complètement que ne l'a fait Sainte-Beuve. Cette lettre commence ainsi:

«J'aurais mieux aimé vos pensées que les miennes, madame, et ceci n'est point un raffinement d'humilité. C'est qu'en effet il vous est plus utile de trouver vous-même les sentiments de votre cœur que d'adopter ceux d'autrui, et qu'il y a toujours deux dangers quand on a sa leçon par écrit, l'un de s'amuser par une méthode qui ne change rien, l'autre de s'en dégoûter bientôt.» Mais puisque Mme de la Fayette insiste, il se rend et va lui tracer un règlement de vie:

«J'ai cru, madame, que vous deviez employer utilement les premiers moments de la journée, où vous ne cessez de dormir que pour commencer à rêver. Je sais que ce ne sont point alors des pensées suivies, et que souvent vous n'êtes appliquée qu'à n'en point avoir; mais il est difficile de ne pas dépendre de son naturel quand on veut bien qu'il soit le maître, et l'on se retrouve sans peine quand on en a beaucoup à se quitter. Il est donc important de vous nourrir d'un pain plus solide que ne sont des pensées qui n'ont point de but, et dont les plus innocentes sont celles qui ne sont qu'inutiles; et je croirais que vous ne pourriez mieux employer un temps si tranquille qu'à vous demander compte à vous-même d'une vie déjà fort longue, mais dont il ne vous reste rien qu'une réputation, dont vous comprenez mieux que personne la vanité.