«L'une des plus grandes marques que Dieu vous veut faire de cette miséricorde est la vue distincte qu'il vous donne de vos anciennes fautes, et la manière dont il rapproche de vous des temps éloignés, que l'oubli, la sécurité et une espèce dévoile formé par une excessive confiance en votre justice avait placés derrière vous. Tout ce qui n'était plus ressuscite pour ainsi dire, et paraît non seulement réel, mais récent. Tout ce qu'on avait jugé léger, excusé, adouci, se montre sous une idée tout autrement affreuse. Tout ce qu'on a accusé semble ne l'avoir pas été, tant on le voit différent. Ce n'est pas qu'on ait manqué de sincérité en l'accusant, car, s'il fallait le dire de nouveau, on ne le ferait pas avec plus d'exactitude. Mais on voit clairement qu'il manquait à cette accusation un fond de douleur, d'humiliation, de condamnation de soi-même, de haine de son injustice, d'amour de Dieu et de sa sainte loi, de désir de lui satisfaire par le retour sincère de tout le cœur vers lui, de mépris de soi-même et du siècle. On voit, dis-je, et ce qui est bien plus, on sent que tout cela a manqué en un certain degré à la pénitence, et l'on s'afflige amèrement d'avoir connu si tard jusqu'où elle devait aller pour être parfaite.»
Si, comme je n'en doute pas, cette lettre est bien adressée à Mme de la Fayette, la différence d'avec la première montre que la direction de Du Guet n'avait pas été inefficace. Dix années de réflexion et de pénitence auraient levé les voiles qu'une excessive confiance en sa justice avait, aux yeux de Mme de la Fayette, jetés sur ses anciennes fautes, c'est-à-dire qu'elle en serait arrivée à considérer comme coupable une liaison dont elle ne se faisait pas scrupule autrefois, et tout ce qu'elle avait jugé léger, excusé, adouci, c'est-à-dire tout ce qui avait fait en réalité le charme de sa vie «se montrait à elle sous une idée tout autrement affreuse». Ainsi s'expliquerait la dernière phrase de ce billet si souvent cité qu'elle adressait à Mme de Sévigné peu de temps avant sa mort: «Croyez, ma très chère, que vous êtes la personne du monde que j'ai le plus véritablement aimée». Sans doute elle n'avait pas oublié l'autre affection; mais n'en plus parler à personne, n'en plus convenir, fût-ce avec elle-même, c'était le retranchement suprême et peut-être le dernier sacrifice qu'avait exigé Du Guet.
On voit par les lettres de Mme de Sévigné, et par celles de Mme de la Fayette elle-même, combien furent pénibles ses dernières années. Ses souffrances ne lui laissaient de repos ni jour ni nuit. Parfois elle en devenait comme folle. Mais ce qui la touchait le plus, c'était qu'elle se croyait atteinte dans son esprit: «Je demeurerai toujours, écrivait-elle, une très sotte femme; vous ne sauriez croire comme je suis étonnée de l'être; je n'avais pas idée que je le pusse devenir». Cependant elle ne se croyait pas atteinte aux sources de la vie, et elle entretenait quelques illusions sur la gravité de son état; c'est ainsi qu'en septembre 1692 elle écrivait à Mme de Sévigné: «Ne vous inquiétez pas de ma santé; mes maux ne sont pas dangereux, et, quand ils le deviendraient, ce ne serait que par une grande langueur, et par un grand desséchement, ce qui n'est pas l'affaire d'un jour. Ainsi, ma belle, soyez en repos sur la vie de votre pauvre amie. Vous aurez le loisir d'être préparée à tout ce qui arrivera, si ce n'est à des accidents imprévus, et à quoi sont sujettes toutes les mortelles, et moi plus qu'une autre, parce que je suis plus mortelle qu'une autre. Une personne en santé me paraît un prodige.» Dans ses lettres à Ménage, où j'ai déjà puisé si souvent, elle ne s'exprime pas avec moins de douceur et de résignation. Le sentiment si naturel qui, vers le déclin de l'âge, nous rend plus chers les souvenirs du passé la rattachait avec vivacité à cette amitié ancienne, et, par un scrupule assurément excessif, elle se reprochait de n'avoir pas toujours apprécié à sa valeur l'attachement que Ménage lui avait témoigné dès sa jeunesse. Deux années avant sa mort, elle s'en excuse auprès de lui avec une bonne grâce touchante: «Que l'on est sotte quand on est jeune! lui écrit-elle. On n'est obligée de rien, et l'on ne connaît pas le prix d'un ami comme vous. Il en coûte cher pour devenir raisonnable. Il en coûte la jeunesse!»
Rendons justice à Ménage. Si, autrefois, il avait pu être tantôt importun et tantôt infidèle, il ne manqua durant ces pénibles années à aucun des devoirs que l'amitié lui imposait. Les lettres de Mme de la Fayette sont remplies de remercîments pour les attentions qu'il lui témoigne, et à aucune époque il ne paraît avoir été plus assidu auprès d'elle. Il fut même sur le point de réveiller sa muse endormie d'un long sommeil, et de chanter à nouveau, en vers français ou latins, la beauté qu'il avait célébrée autrefois sous des noms si divers. Il fallut tout le tact de Mme de la Fayette pour l'en détourner, et tout son esprit pour y parvenir sans le blesser.
«Vous m'appelez ma divine madame, mon cher monsieur. Je suis une maigre divinité. Vous me faites trembler de parler de faire mon portrait. Votre amour-propre et le mien pâtiraient, ce me semble, beaucoup. Vous ne pourriez me peindre que telle que j'ai été, car, pour telle que je suis, il n'y aurait pas moyen d'y penser, et il n'y a plus personne en vie qui m'ait vue jeune. L'on ne pourrait croire ce que vous diriez de moi, et en me voyant on le croirait encore moins. Je vous en prie, laissons là cet ouvrage. Le temps en a trop détruit les matériaux. J'ai encore de la taille, des dents et des cheveux, mais je vous assure que je suis une fort vieille femme. Vous avez assez surfait; quand les marchandises sont à la vieille mode, le temps de surfaire est passé. Je suis, en vérité, bien sensible à l'amitié que vous me témoignez. Cette reprise a l'air d'une nouveauté.»
Enfin, la correspondance se termine par cette dernière lettre, que je citerai tout entière, car elle nous fait revivre Mme de la Fayette telle qu'elle était dans ses dernières années, accablée de maux et de tristesses, mais tendre à ses amis, pieuse et résignée.
«Quoique vous me défendiez de vous écrire, je veux néanmoins vous dire combien je suis véritablement touchée de votre amitié. Je la reconnais telle que je l'ai vue autrefois; elle m'est chère par son propre prix, elle m'est chère parce qu'elle m'est unique présentement. Le temps et la vieillesse m'ont ôté tous mes amis; jugez à quel point la vivacité que vous me témoignez me touche sensiblement. Il faut que je vous dise l'état où je suis. Je suis premièrement une divinité mortelle, et à un excès qui ne se peut concevoir; j'ai des obstructions dans les entrailles, des vapeurs tristes qui ne se peuvent représenter; je n'ai plus du tout d'esprit, ni de force; je ne puis plus lire ni m'appliquer. La plus petite chose du monde m'afflige, une mouche me paraît un éléphant. Voilà mon état ordinaire. Depuis quinze jours, j'ai eu plusieurs fois la fièvre, et mon pouls ne s'est point remis à son naturel; j'ai un grand rhume dans la tête, et mes vapeurs, qui n'étaient que périodiques, sont devenues continuelles. Pour m'achever de peindre, j'ai une faiblesse dans les jambes et dans les cuisses, qui m'est venue tout d'un coup, en sorte que je ne saurais presque me lever qu'avec des secours, et je suis d'une maigreur étonnante: voilà, monsieur, l'état de cette personne que vous avez tant célébrée, voilà ce que le temps sait faire. Je ne crois pas pouvoir vivre longtemps en cet état; ma vie est trop désagréable pour en craindre la fin; je me soumets sans peine à la volonté de Dieu; c'est le Tout-Puissant, et de tous côtés il faut enfin venir à lui. L'on m'assure que vous songez fort sérieusement à votre salut, et j'en ai bien de la joie.»
«C'est le Tout-Puissant, et de tous côtés il faut enfin venir à lui.» Du Guet eût été content de cette fin de lettre. Elle me rappelle ce vers d'une épitaphe, que je sais gravée quelque part, en caractères gothiques, sur la tombe d'un vieux baron lorrain:
Dieu seul est Dieu qui aux siens ne fault point.
Mme de la Fayette vivait sur cette espérance. Mais avant sa mort une dernière épreuve l'attendait encore, car elle fut précédée de quelques mois dans la tombe par l'ami fidèle qu'elle croyait devoir lui survivre. Ménage mourut en juillet 1692. «Tout le monde, lui écrivait-elle un jour avec mélancolie, perd la moitié de soi-même avant que d'avoir été rappelé.» Cette moitié, la plus précieuse de nous-mêmes, n'est-ce pas surtout ceux qui nous ont aimés? Quand on l'a perdue, la vie perd du même coup la moitié de son prix, et l'on comprend que Mme de la Fayette souhaita d'être rappelée.