Cette grâce lui fut accordée dans les derniers jours de mai 1693. Aucun redoublement de ses maux n'avait fait pressentir à ceux qui l'aimaient l'approche de sa fin. Peut-être avait-elle reçu cependant quelque secret avertissement, car le jour de la petite Fête-Dieu (nous dirions aujourd'hui l'octave de la fête du Saint-Sacrement) elle se confessa contre son ordinaire, n'ayant coutume de le faire qu'à la Pentecôte, et reçut la communion avec une ferveur toute particulière. Quelques jours après, elle perdit brusquement connaissance, et, malgré les soins empressés dont elle fut entourée, elle mourut entre le 25 et 26 mai sans avoir recouvré ses esprits. Le 3 juin, Mme de Sévigné annonçait sa mort à Mme de Guitaut dans une lettre qu'il faut citer, bien qu'elle se trouve partout, car, après que Mme de Sévigné a parlé, il n'y a plus qu'à se taire:

«Vous ne pouviez rompre le silence, ma chère madame, dans une occasion qui me fût plus sensible. Vous saviez tout le mérite de Mme de la Fayette ou par vous, ou par moi, ou par nos amis; sur cela vous n'en pouviez trop croire: elle était digne d'être de vos amies, et je me trouvais trop heureuse d'être aimée d'elle depuis un temps très considérable. Jamais nous n'avions eu le moindre nuage dans notre amitié. La longue habitude ne m'avait point accoutumée à son mérite: ce goût était toujours vif et nouveau; je lui rendais beaucoup de soins, par le mouvement de mon cœur, sans que la bienséance où l'amitié nous engage y eût aucune part; j'étais assurée aussi que je faisais sa plus tendre consolation, et depuis quarante ans c'était la même chose: cette date est violente, mais elle fonde bien aussi la vérité de notre liaison. Ses infirmités depuis deux ans étaient devenues extrêmes; je la défendais toujours, car on disait qu'elle était folle de ne vouloir point sortir; elle avait une tristesse mortelle: quelle folie encore? N'est-elle pas la plus heureuse femme du monde? Elle en convenait aussi; mais je disais à ces personnes si précipitées dans leurs jugements: «Mme de la Fayette n'est pas folle», et je m'en tenais là. Hélas! madame, la pauvre femme n'est présentement que trop justifiée: il a fallu qu'elle soit morte pour faire voir qu'elle avait raison et de ne point sortir, et d'être triste. Elle avait un rein tout consommé, et une pierre dedans, et l'autre pullulant: on ne sort guère en cet état. Elle avait deux polypes dans le cœur, et la pointe du cœur flétrie; n'était-ce pas assez pour avoir ces désolations dont elle se plaignait? Elle avait les boyaux durs et pleins de vents, comme un ballon, et une colique dont elle se plaignait toujours. Voilà l'état de cette pauvre femme, qui disait: «On trouvera un jour…» tout ce qu'on a trouvé. Ainsi, madame, elle a eu raison après sa mort, et jamais elle n'a été sans cette divine raison, qui était sa qualité principale.»

Et quelques jours après elle ajoutait dans une nouvelle lettre à Mme de Guitaut: «Je m'en fie bien à votre cœur, madame, pour avoir compris mes sentiments sur le sujet de Mme de la Fayette. Vous veniez de perdre une aimable nièce, mais ce n'était point une amitié de toute votre vie, et un commerce continuel et toujours agréable. Je suis dans l'état d'une vie très fade comme vous le dites, n'étant plus animée par le commerce d'une amitié qui en faisait quasi toute l'occupation.»

Que pourrait-on ajouter à ce témoignage? Avoir occupé durant quarante ans un cœur comme celui de Mme de Sévigné n'est-ce pas le plus touchant des éloges? Sauf quelques froides lignes du journal de Dangeau, et l'article du Mercure galant que j'ai cité au début de ce petit volume, aucun mémoire, aucune correspondance du temps ne fait mention de la disparition de Mme de la Fayette. Depuis quelques années elle s'était retirée du monde, et le monde oublie vite ceux qui se sont retirés de lui. On ne sait point où elle a été enterrée, ni entre quelles mains a passé l'hôtel où elle vivait. Détruite est aujourd'hui la grande chambre à coucher, ainsi que le jardin, et le jet d'eau, et le petit cabinet couvert où, en compagnie de Mme de Sévigné et de la Rochefoucauld, elle passait de si douces heures. Son nom même, son nom, dont à la fin du siècle dernier la politique avait rajeuni l'éclat, vient de s'éteindre sans bruit, mais le souvenir demeurera toujours de la femme délicate, spirituelle et tendre qui, joignant un jour l'expérience de son cœur aux rêves de son imagination, en a su tirer la Princesse de Clèves.

VI

LES ŒUVRES HISTORIQUES

Il semble que la bibliographie de Mme de la Fayette soit courte, et qu'il y ait peu de chose à en dire: deux romans, deux nouvelles, deux ouvrages d'histoire, en voilà tout le catalogue. Cependant certaines questions d'authenticité et d'attribution ont été soulevées dans ces dernières années, qu'il est devenu nécessaire d'élucider.

Par une singulière mésaventure, qui est peut-être le châtiment d'avoir voulu duper ses contemporains, Mme de la Fayette s'est vu, presque en même temps, attribuer une œuvre médiocre dont jusqu'à présent personne n'avait chargé sa mémoire, et disputer au contraire celle qui jusqu'à présent avait fait sa gloire sans conteste. Parmi les seize mille volumes donnés par l'archevêque de Reims, Le Tellier, à la bibliothèque Sainte-Geneviève, et qui constituent ce qu'on appelle la Bibliotheca Telleriana, se trouve un petit livre qui porte pour titre: Mémoires de Hollande. En 1866, un érudit un peu fantaisiste, M. A.-T. Barbier, a mis la main sur ce livre, et il a découvert en même temps qu'un savant hollandais, Grævius, correspondant littéraire de Huet, avait écrit sur la marge du catalogue de la Bibliotheca Heinsiana cette mention relative à l'article des Mémoires de Hollande: «C'est un roman, par Mme de la Fayette.» Il n'en a pas fallu davantage à M. A.-T. Barbier pour faire réimprimer les Mémoires de Hollande d'après l'édition originale, en ajoutant au titre cette attribution: Histoire particulière en forme de roman, par la comtesse de la Fayette, et cela sans s'inquiéter de savoir si cette attribution était fondée ou même plausible. Or, excepté M. A.-T. Barbier, personne n'a jamais cru, que je sache, à cette attribution. Remarquons d'abord que les Mémoires de Hollande ont paru en 1678 chez Michallet. Or, la Princesse de Clèves a paru, en 1678 également, chez Barbin. Il faudrait donc supposer que Mme de la Fayette, assez indolente au travail (nous l'avons vu par ses lettres à Huet) et qui, suivant sa jolie expression, se baignait dans la paresse, aurait composé deux romans en même temps, et les aurait fait paraître la même année, chez deux éditeurs différents. Ce n'est pas tout. Si les romans de Mme de la Fayette ont paru, tantôt sous le nom de Segrais, comme Zayde, tantôt sans nom d'auteur, comme la Princesse de Clèves, elle ne se cachait pas vis-à-vis de ses amis intimes, Ménage, Huet, Segrais, de la part qu'elle y avait. Il faudrait donc supposer encore que, tout en travaillant, au su de tous ceux que je viens de nommer, à la Princesse de Clèves, elle préparait, mystérieusement et en se cachant d'eux, les Mémoires de Hollande. Mais pourquoi tant de manèges? Pourquoi s'avouer à demi l'auteur d'une œuvre, et prendre tant de soins pour se défendre d'une autre? M. A.-T. Barbier ne s'est point mis en peine d'expliquer toutes ces difficultés. Un Hollandais a attribué en marge d'un catalogue les Mémoires de Hollande à Mme de la Fayette. Cela lui a suffi et il n'en a pas demandé davantage. Pour nous, nous avons le droit d'être plus exigeants, alors surtout qu'il s'agit d'attribuer à Mme de la Fayette une œuvre médiocre et sans agrément, très inférieure non seulement, cela va sans dire, à la Princesse de Clèves, mais même à Zayde. La lecture de ce petit roman n'est intéressante que parce qu'elle contient une étude sur les mœurs des juifs d'Amsterdam, car c'est dans cette ville, très exactement et minutieusement décrite, que se passent les Mémoires de Hollande. Mme de la Fayette n'ayant jamais été à Amsterdam, il y a là une nouvelle impossibilité qui s'ajoute à toutes les autres, et qui suffirait à trancher la question. Dans son Dictionnaire des anonymes, M. Barbier, un véritable érudit celui-là, attribue, sur la foi de Leber, les Mémoires de Hollande à Sandraz de Courtils. Cela est possible, mais, en tout cas, on peut l'affirmer, Mme de la Fayette n'y est pour rien.

Par contre, ne s'est-on pas avisé dans ces dernières années de contester qu'elle fût l'auteur de la Princesse de Clèves? Inopinément, et alors que l'existence de la correspondance avec Lescheraine dont j'ai si longuement parlé n'était pas encore connue, M. Perrero a publié, dans une revue italienne fort répandue, la Rassegna settimanale, une lettre de Mme de la Fayette qu'il est indispensable de reproduire, au moins dans sa plus grande partie. Elle porte la date du 13 avril 1678, qui est l'année même de la publication de la Princesse de Clèves:

«Un petit livre qui a couru il y a quinze ans, et où il plut au public de me donner part, a fait qu'on m'en a donné encore à la Princesse de Clèves. Mais je vous assure que je n'y en ai aucune, et que M. de la Rochefoucauld, à qui on l'a voulu donner aussi, y en a aussi peu que moi. Il en fait tant de serments qu'il est impossible de ne le pas croire, surtout pour une chose qui peut être avouée sans honte. Pour moi, je suis flattée qu'on me soupçonne, et je crois que j'avouerais le livre si j'étais assurée que l'auteur ne viendrait jamais me le redemander. Je le trouve très agréable, bien écrit, sans être extrêmement châtié, plein de choses d'une délicatesse admirable, et qu'il faut même relire plus d'une fois, et surtout ce que j'y trouve, c'est une parfaite imitation du monde de la cour et de la manière dont on y vit; il n'y a rien de romanesque ni de grimpé; aussi n'est-ce pas un roman, c'est proprement des mémoires, et c'était à ce que l'on m'a dit le titre du livre, mais on l'a changé. Voilà, monsieur, mon jugement sur Mme de Clèves; je vous demande aussi le vôtre. On est partagé sur ce livre-là, à se manger. Les uns en condamnent ce que les autres en admirent. Ainsi, quoi que vous disiez, ne craignez pas d'être seul de votre parti.»