Sans doute qu'en Italie parole de femme est parole d'Évangile, car cette lettre, assurément fort curieuse, suffit selon M. Perrero pour trancher la question. «Ce désaveu de maternité», pour employer son expression, ne lui a inspiré aucun soupçon, et il a proclamé que Mme de la Fayette n'était pour rien dans la Princesse de Clèves, laissant aux lettrés français le soin de rechercher quel en était le véritable auteur. Mais les lettrés français n'ont point pris la chose ainsi, et ont répondu à M. Perrero, dans la Revue bleue, par l'organe de M. Félix Hémon. Par malheur, ils ont fait fausse route dans leur réponse. M. Félix Hémon s'est avisé assez maladroitement de contester d'abord l'authenticité de la lettre, en s'appuyant sur quelques chicanes de texte. Subsidiairement, et en admettant que Mme de la Fayette fût l'auteur de cette lettre, il a cherché à expliquer ce démenti formel par des scrupules de dévotion où elle serait tombée. «Déjà, croyait pouvoir dire M. Hémon, elle ne songeait qu'à se rendre bête, et à s'humilier devant Dieu, en reconnaissant la vanité de cette réputation dont elle avait au reste toujours fui l'éclat.» C'était se tromper de dix ans dans la biographie morale de Mme de la Fayette, et faire beau jeu à M. Perrero, qui n'a pas manqué d'en profiter. Victorieusement d'abord il a démontré l'authenticité de la fameuse lettre en publiant toute la correspondance de Mme de la Fayette avec Lescheraine; puis, à l'aide de cette correspondance, il a établi qu'en 1678, Mme de la Fayette n'était nullement aussi avancée en dévotion que le supposait M. Hémon, et qu'elle demeurait au contraire occupée de choses fort terrestres. Il aurait pu ajouter que c'était une singulière manière de s'humilier devant Dieu que de désavouer la Princesse de Clèves après l'avoir publiée quelques mois auparavant, et une étrange forme de scrupules que de donner une aussi forte entorse à la vérité. Aussi M. Perrero prend-il dans sa réplique un ton tout à fait triomphant, et il demeure aujourd'hui probablement convaincu qu'il a, suivant ses propres expressions, «porté le scandale et le trouble dans le camp des lettrés français» en leur démontrant que Mme de la Fayette n'est pour rien dans la Princesse de Clèves.

Mes lecteurs n'attendent pas de moi que j'entreprenne de convaincre à mon tour M. Perrero. Lorsque tout un temps, toute une société ont été d'accord pour attribuer une œuvre aussi célèbre à une personne aussi connue, lorsque ses amis les plus intimes sont sur ce point aussi affirmatifs que l'était le public tout entier, lorsque pas un doute n'a jamais été élevé, pas une revendication contraire ne s'est produite, et qu'on ne saurait attribuer cette œuvre à aucun autre avec une ombre de vraisemblance, il y a là un faisceau d'évidences morales contre lesquelles ne saurait prévaloir, quoi? le témoignage de la seule personne qui fût intéressée à ne pas dire sur ce point la vérité. Il n'est pas surprenant qu'au lendemain même de la publication de la Princesse de Clèves, Mme de la Fayette n'ait pas voulu convenir de son secret avec Lescheraine, qui n'était après tout qu'un subalterne. Autant aurait valu s'en avouer l'auteur à tout le monde. Quant à la forme qu'elle donne à ce désaveu, je regrette d'enlever à M. Perrero ses illusions sur la véracité des femmes, mais ce qui lui paraît en établir la sincérité est précisément ce qui démontre le contraire. M. Perrero n'admet pas que Mme de la Fayette ait pu parler en termes aussi élogieux de la Princesse de Clèves, si elle en était véritablement l'auteur; et le soupçon ne semble pas lui être venu que, de la part de Mme de la Fayette, c'était peut-être un redoublement d'habileté. Mal parler d'un roman dont à Paris on faisait si fort l'éloge eût été un artifice trop grossier, que Lescheraine aurait pu percer à jour; s'en exprimer favorablement était au contraire d'une diplomatie beaucoup plus raffinée et vraiment féminine. Mais où se trahit assez la préoccupation d'auteur, c'est dans le désir qu'elle éprouve de connaître le jugement de Lescheraine; pour se bien assurer de la sincérité de ce jugement, elle prend soin de lui mander «qu'on se mange à Paris à propos de ce volume, et que, de quelque parti qu'il soit, il ne manquera pas de gens pour être de son avis». S'il n'y avait une foule de raisons pour ne pas prendre au sérieux ce désaveu de Mme de la Fayette, ce trait suffirait à lui seul pour montrer comment il faut entendre cette lettre. Permis à M. Perrero de conserver, s'il y tient, sa conviction personnelle. Mais, en France, nous ne consentirons pas davantage à rayer la Princesse de Clèves du catalogue des œuvres de Mme de La Fayette sur la foi d'un Italien, que nous n'accepterons d'y inscrire les Mémoires de Hollande sur la foi d'un Hollandais.

Ces deux questions éclaircies, je n'aurais plus qu'à parler des romans de Mme de la Fayette, si je ne préférais garder ce plaisir pour la fin et si je ne croyais devoir tout d'abord dire un mot de ses deux ouvrages historiques: la Vie d'Henriette d'Angleterre et les Mémoires de la cour de France. De ces deux ouvrages, le premier est tout simplement un petit chef-d'œuvre. Il ne faudrait pas en prendre le titre trop au pied de la lettre, ni croire qu'on trouvera dans ce délicieux volume une biographie complète d'Henriette d'Angleterre. De cette vie, si prématurément tranchée et cependant si remplie, il y a toute une partie dont, soit défaut d'informations, soit propos délibéré, Mme de la Fayette ne parle pas ou parle à peine: c'est le rôle que Madame a joué comme intermédiaire entre Louis XIV et son frère Charles II, et la part qu'elle a prise aux négociations qui se terminèrent par l'entrevue et le traité de Douvres, brillant et dernier épisode de cette existence si courte. Mme de la Fayette ne nous raconte que son histoire de cœur, et sa mort. Encore cette histoire n'est elle-même pas complète, puisque le premier fragment s'arrête à 1665. On sait, par Mme de la Fayette elle-même, quelle fut l'origine de l'entreprise. Ce fut Madame qui en eut l'idée. Un jour qu'elle contait à Mme de la Fayette quelques circonstances de la passion que le comte de Guiche avait eue pour elle, et qui venait de déterminer l'exil du comte, elle lui dit: «Ne trouvez-vous pas que si tout ce qui m'est arrivé, et les choses qui y ont relation était écrit, cela composerait une jolie histoire»; et elle ajouta, faisant allusion à la Princesse de Montpensier qui avait paru trois ans auparavant: «Vous écrivez bien; écrivez, je vous fournirai de bons mémoires». Mme de la Fayette se mit à l'œuvre. On était à Saint-Cloud, où Madame venait de faire ses couches. Mme de la Fayette lui montrait chaque matin ce qu'elle avait écrit d'après ce que Madame lui avait raconté le soir. «C'était, ajoute Mme de la Fayette, un ouvrage assez difficile que de tourner la vérité en certains endroits d'une manière qui la fît connaître. Elle badinait avec moi sur les endroits qui me donnaient le plus de peine, et elle prit tant de goût à ce que j'écrivais que, pendant un voyage de deux jours que je fis à Paris, elle écrivit elle-même ce que j'ai marqué pour être de sa main.» Cette singulière collaboration dont l'exemple est, je crois, unique, aurait probablement continué jusqu'au bout; et après l'aventure avec Guiche et Vardes, nous aurions eu celle avec Monmouth, lorsque survint la catastrophe du 10 juin 1670. «Je sentis, dit Mme de la Fayette, tout ce qu'on peut sentir de plus douloureux en voyant expirer la plus aimable princesse qui fut jamais, et qui m'avait honorée de ses bonnes grâces. Cette perte est de celles dont on ne se console jamais, et qui laissent une amertume répandue dans tout le reste de la vie.» Mme de la Fayette renonça en effet, au lendemain de la mort de Madame, à poursuivre le récit qu'elle avait entrepris, et elle ne devait reprendre la plume que plusieurs années après, pour raconter ses derniers moments dont elle fut témoin. Cette biographie incomplète n'en est pas moins une œuvre achevée. Mme de la Fayette y déploie à la fois l'art de l'histoire et l'art du roman. Le récit est simple, aisé, d'une ordonnance habile et d'une intelligence facile; mais en même temps elle y fait déjà montre de ces dons rares d'analyse et d'observation qu'elle devait déployer plus tard dans la Princesse de Clèves. Je ne crois pas qu'il soit possible de pousser plus loin l'art de peindre les nuances du sentiment que dans cette explication des sentiments réciproques de Madame et de Louis XIV. Pour en bien comprendre la finesse, il faut se rappeler qu'à l'âge de quinze ans Madame avait rêvé d'épouser le roi, et qu'elle en avait été dédaignée.

«Après quelque séjour à Paris, Monsieur et Madame s'en allèrent à Fontainebleau. Madame y porta la joie et les plaisirs. Le roi connut, en la voyant de plus près, combien il avait été injuste en ne la trouvant pas la plus belle personne du monde. Il s'attacha fort à elle, et lui témoigna une complaisance extrême. Elle disposait de toutes les parties de divertissement; elles se faisaient toutes pour elle, et il paraissait que le roi n'y avait de plaisir que par celui qu'elle en recevait… Madame fut occupée de la joie d'avoir ramené le roi à elle, et de savoir par lui-même que la reine mère tâchait de l'en éloigner. Toutes ces choses la détournèrent tellement des mesures qu'on voulait lui faire prendre que même elle n'en garda plus aucune, et ne pensa plus qu'à plaire au roi comme belle-sœur. Je crois qu'elle lui plut d'une autre manière; je crois aussi qu'elle pensa qu'il ne lui plaisait que comme un beau-frère, quoiqu'il lui plût peut-être davantage: mais enfin, comme ils étaient tous deux infiniment aimables, et tous deux nés avec des dispositions galantes, qu'ils se voyaient tous les jours au milieu des plaisirs et des divertissements, il parut bientôt à tout le monde qu'ils avaient l'un pour l'autre cet agrément qui précède d'ordinaire les grandes passions.»

Et quelques pages plus loin:

«Madame vit avec chagrin que le roi s'attachait véritablement à la Vallière. Ce n'est peut-être pas qu'elle en eut ce qu'on peut appeler de la jalousie, mais elle eût été bien aise qu'il n'eût pas eu de véritable passion, et qu'il eût conservé pour elle une sorte d'attachement qui, sans avoir la violence de l'amour, en eût eu la complaisance et l'agrément.»

Impossible d'expliquer d'une façon plus délicate une situation plus scabreuse. Quand on pense qu'il ne s'agit pas d'une biographie ordinaire composée après coup, mais qu'au contraire ce passage, écrit le soir, a fort bien pu être montré à Madame le lendemain matin, on s'étonne de la hardiesse et de l'étrangeté des confidences que la princesse faisait à son amie. Les lecteurs de la Vie de Madame auraient tort cependant de prendre au sens que nous leur attribuerions aujourd'hui certaines expressions dont Mme de la Fayette se sert couramment en parlant de son héroïne. J'introduirai ici une observation empruntée à la notice aimable et érudite que M. Anatole France a mise en tête de l'édition de la Vie de Madame, publiée par lui, en 1882, chez Charavay, édition définitive qui laisse bien loin derrière elle toutes les autres: «c'est qu'il y a beaucoup d'expressions qui sont d'un usage courant dans la langue du XVIIIe siècle et dans la nôtre, mais que le XVIIe entendait d'une façon toute différente et beaucoup plus délicate.» Ainsi quand le vieux Corneille disait:

On peut changer d'amant, mais non changer d'époux,

il entendait certainement le mot amant au sens grammatical, amans, celui qui aime, et sa pensée n'allait pas plus loin. Ainsi quand Mme de la Fayette dit: «Madame était née avec des dispositions galantes», elle n'attache pas à ce mot le sens déshonorant que nous y attachons lorsqu'il s'agit d'une femme; mais elle l'entend comme l'entendait Furetière, lorsque, dans son Dictionnaire, il définissait la galanterie: «une manière polie, enjouée et agréable de faire ou de dire les choses», ou encore Saint-Évremond lorsqu'il disait: «L'air galant est ce qui achève les honnêtes gens et les rend aimables». Si je fais cette remarque, c'est que je ne voudrais pas laisser subsister chez les lecteurs du petit volume de Mme de la Fayette quelque impression défavorable à cette charmante Madame. Comme M. France, je ne crois pas qu'elle se soit rendue coupable d'autre chose que d'imprudence et d'étourderie, elle cependant si avisée et si secrète lorsqu'il s'agissait des affaires de l'État, et je tiens pour véridiques ces paroles si touchantes qu'elle prononçait en embrassant son mari, quelques heures avant sa mort: «Hélas, monsieur, vous ne m'aimez plus il y a longtemps; mais cela est injuste; je ne vous ai jamais manqué», à la condition toutefois de ne pas se montrer trop exigeant sur le sens du mot manquer.

Ce récit des derniers moments de Madame est le morceau capital du livre. Mme de la Fayette ne l'écrivit point sous le coup de la première émotion (elle n'était point femme à faire de la littérature avec sa douleur), mais au contraire quinze ans plus tard, quatre ans après la mort de la Rochefoucauld, alors que déjà sur le déclin de l'âge, et dépouillée par la vie de ce qu'elle avait le plus aimé, ses regards et ses pensées se tournaient en arrière vers les affections de sa jeunesse. Et cependant on croirait que cette mort est de la veille, tant celle qui la raconte en semble encore émue. Ce récit est un chef-d'œuvre de simplicité et de pathétique, dont la familiarité fait encore ressortir la vérité et l'émotion. «Dans cette relation, dit excellemment M. France, les paroles sont en harmonie avec les choses; il faut l'avoir lue pour savoir tout ce que vaut la simplicité dans une âme ornée.» Aux amateurs de comparaisons littéraires, et ces comparaisons sont, quoi qu'on en dise, utiles, car elles forment le goût, je conseillerai de lire le récit de cette même mort dans la Vie de Mme de la Fayette et dans l'oraison funèbre de Bossuet. Le point de vue, cela va de soi, est différent. Mme de la Fayette ne se propose que de rendre Madame intéressante, et de nous attendrir sur elle; ou plutôt elle ne se propose rien du tout. Elle conte tout uniment ce qu'elle a vu, ne reculant pas devant certains détails presque malpropres, lorsque ces détails peuvent nous faire paraître Madame plus touchante. Bossuet au contraire veut instruire et édifier: il veut frapper les imaginations et montrer «que s'il faut des coups de surprise à nos cœurs enchantés de l'amour du monde, celui-ci est assez grand et assez terrible». Mais cette différence même des points de vue rend plus instructif encore de rechercher comment les moindres traits rapportés par Mme de la Fayette sont repris et transformés par Bossuet. Ainsi Mme de la Fayette rapporte que, Bossuet étant assis à son chevet, «Madame dit en anglais à sa femme de chambre, conservant jusqu'à la mort la politesse de son esprit: «Donnez à M. de Condom, lorsque je serai morte, l'émeraude que j'avais fait faire pour lui.» Écoutons maintenant Bossuet. «Cet art de donner agréablement qu'elle avait si bien pratiqué pendant sa vie, l'a suivie, je le sais, jusque dans les bras de la mort.» On assure même qu'il répondit ainsi et d'improvisation à une sorte de défi qui lui avait été porté, au moment où il montait en chaire, de faire allusion dans son oraison funèbre à ce trait si touchant et si délicat. Mme de la Fayette raconte ensuite que, Monsieur s'étant retiré, elle demanda si elle ne le verrait plus. «On l'alla quérir; il vint l'embrasser en pleurant. Elle le pria de se retirer, et lui dit qu'il l'attendrissait.» «Madame, s'écrie Bossuet, ne peut plus résister aux larmes qu'elle lui voit répandre. Invincible par tout autre endroit, ici elle est contrainte de céder. Elle prie Monsieur de se retirer, parce qu'elle ne veut plus sentir de tendresse que pour ce Dieu crucifié qui lui tend les bras.» «M. de Condom se rapprocha, dit Mme de la Fayette, et lui donna le crucifix; elle le prit et l'embrassa avec ardeur. M. de Condom lui parlait toujours, et elle lui répondait avec le même jugement que si elle n'eût pas été malade, tenant toujours le crucifix attaché sur sa bouche; la mort seule le lui fit abandonner. Les forces lui manquèrent; elle le laissa tomber, et perdit la parole et la vie quasi en même temps.» Comment Bossuet va-t-il nous rendre cette scène muette? «Elle a en mourant aimé le seigneur Jésus. Les bras lui ont manqué plutôt que l'ardeur d'embrasser la croix. J'ai vu ses mains défaillantes chercher encore en tombant de nouvelles forces pour appliquer sur ses lèvres ce signe bienheureux de notre rédemption: n'est-ce pas mourir entre les bras et dans le baiser du Sauveur?» Encore une fois, qu'on relise ces deux récits et l'on verra que Mme de la Fayette ne perd rien à cette comparaison redoutable. Bossuet a de plus qu'elle l'éclat de la forme et la profondeur de la pensée, en un mot ce qui fait le génie; mais elle a de plus que lui le don des larmes.