Il s'en faut que les Mémoires de la cour de France pour les années 1688 et 1689 aient l'intérêt de la vie d'Henriette d'Angleterre. Mme de la Fayette ne fait qu'y rapporter d'une façon assez brève des événements récents sur lesquels elle n'est en mesure de fournir aucuns détails particuliers. Elle vivait fort en dehors des choses extérieures, retenue au logis par sa santé de plus en plus débile et ne savait de ce qui se passait à la cour que ce qu'elle en pouvait entendre dire. Tout porte à croire au reste que ces mémoires sont, comme l'assure la préface de la première édition publiée en 1731, tout ce qui reste d'un travail beaucoup plus étendu. On ne voit pas en effet pourquoi Mme de la Fayette aurait choisi de préférence ces deux années. Le titre même de l'ouvrage est assez trompeur, car ce ne sont pas à proprement parler des mémoires de la cour, mais tout simplement des mémoires historiques où les principaux événements de ces deux années 1688 et 1689, guerres, sièges, révolutions ou simples promotions au cordon bleu, sont rapportés sans grands commentaires. Cependant la lecture de ces Mémoires, dont M. Asse vient de faire paraître récemment une édition très soignée (avec quelques erreurs toutefois dans la notice biographique), n'est pas sans agrément. On y retrouve le tour aisé de Mme de la Fayette, et sa manière mesurée de dire les choses, les donnant à entendre plutôt que les énonçant formellement. On y retrouve également la rectitude de son jugement et son goût pour la vérité. Louis XIV n'est plus à cette époque le souverain galant et de bonne mine au-devant duquel se précipitaient tous les cœurs, et qui, entre deux ballets, allait conquérir la Franche-Comté ou envahir la Hollande. Déjà le prestige était atteint. Tout haut on lui adressait encore des flatteries; mais tout bas on s'enhardissait à le juger, et le monstrueux égoïsme qui ternit à nos yeux ses hautes qualités de souverain commençait à trouver des censeurs sévères. On en jugera par ce début des Mémoires:
«La France était dans une tranquillité parfaite; l'on n'y connaissait plus d'autres armes que les instruments nécessaires pour remuer les terres et pour bâtir. On employait les troupes à cet usage, non seulement avec l'intention des anciens Romains qui n'était que de les tirer d'une oisiveté aussi mauvaise pour elles que le serait l'excès du travail; mais le but aussi était de faire aller la rivière d'Eure contre son gré, pour rendre les fontaines de Versailles continuelles. On employait les troupes à ces prodigieux desseins pour avancer de quelques années les plaisirs du roi.»
Le blâme est sous chaque mot, mais l'expression en est discrète et tempérée ailleurs par de justes éloges. Après avoir énuméré toutes les difficultés avec lesquelles Louis XIV était aux prises: «il ne fallait pas, ajoute-t-elle, une moindre grandeur d'âme et une moindre puissance que la sienne pour ne pas se laisser accabler». Louis XIV est ainsi peint, par ses meilleurs côtés, en deux traits que la postérité a ratifiés. Ailleurs encore on retrouve ce sens juste et cet amour du vrai qui sont chez Mme de la Fayette les qualités maîtresses de l'esprit, et au service desquels elle sait mettre une expression toujours aussi nuancée qu'heureuse. J'aime à faire remarquer qu'on ne trouve pas sous sa plume une seule expression dont on puisse conclure qu'elle donnât son approbation aux traitements dont les huguenots étaient alors l'objet. Elle parle au contraire «des nouveaux convertis qui gémissaient sous le poids de la force, et qui n'avaient ni le courage de quitter le royaume, ni la volonté d'être catholiques», et ces conversions forcées ne semblent pas davantage avoir son approbation que les travaux entrepris pour mener l'Eure contre son gré à Versailles. Ce n'est pas la seule preuve qu'elle donne de sa liberté d'esprit, et elle ne parle pas avec moins d'indépendance du pape que du roi.
«On ne peut pas dire que le pape ne soit pas homme de bien, dit-elle en parlant d'Innocent XI, et que dans les commencements il n'ait pas eu des intentions très droites; mais il s'est bien écarté de cette voie d'équité et de justice que doit avoir un bon père pour ses enfants… On peut soutenir le parti qu'il a pris dans l'affaire des franchises, et il est excusable d'avoir été offensé contre les ministres de France sur tout ce qui s'est passé dans les assemblées du clergé, car c'est son autorité qui est la chose dont l'humanité est le plus jalouse qu'on attaque, et quand l'humanité n'y aurait point de part et qu'un pape s'en serait défait en montant sur le trône de saint Pierre, ce serait l'Église et ses droits qu'il défendrait; mais un endroit où le pape n'est pas pardonnable ni même excusable, c'est la manière dont il s'est comporté dans l'affaire de Cologne.»
La sincérité même de sa dévotion fait qu'elle n'est pas dupe de celle qu'on protège à la cour, depuis le règne de Mme de Maintenon. Elle n'en parle que sur un ton sarcastique: «Cet endroit, dit-elle à propos de Saint-Cyr, qui maintenant que nous sommes dévots est le séjour de la vertu et de la piété, pourra, quelque jour, sans percer dans un profond avenir, être celui de la débauche et de l'impiété; car de songer que trois cents jeunes filles qui y demeurent jusqu'à vingt ans, et qui ont à leur porte une cour remplie de gens éveillés, surtout quand l'autorité du roi n'y sera plus mêlée, de croire, dis-je, que de jeunes filles et de jeunes hommes soient si près les uns des autres sans sauter les murailles, cela n'est presque pas raisonnable». Et dans un autre endroit: «Mme de Maintenon ordonna à Racine de faire une comédie mais de choisir un sujet pieux, car, à l'heure qu'il est, hors de la piété, point de salut à la cour… La comédie représentait en quelque sorte la chute de Mme de Montespan et l'élévation de Mme de Maintenon; toute la différence fut qu'Esther était un peu plus jeune et un peu moins précieuse en fait de piété.» Le trait porte assez juste, et il semble que Mme de la Fayette profite de cette occasion pour satisfaire quelque ancienne rancune. Cependant elles avaient été amies autrefois, au temps où Mme de Maintenon n'était encore que la veuve Scarron. Elles vivaient même assez familièrement ensemble pour que, dans cette petite coterie où Mme de la Fayette était le brouillard, Mme Scarron eût aussi son surnom: on l'appelait le dégel. Mais le dégel et le brouillard avaient cessé de faire bon ménage. «Je n'ai pu conserver l'amitié de Mme de la Fayette, dit Mme de Maintenon dans sa correspondance; elle en mettait la continuation à trop haut prix. Je lui ai montré du moins que j'étais aussi sincère qu'elle.» Quelle fut la cause de leur brouille? Il est probable que Mme de la Fayette, fort liée avec Mme de Thianges, sœur de Mme de Montespan, et avec Mme de Montespan elle-même, dont elle recevait des marques d'amitié, se rangea du côté de cette dernière dans la querelle qui éclata entre la maîtresse du roi et l'institutrice de ses enfants. Le rôle équivoque que Mme Scarron joua dans toute cette affaire ne pouvait convenir à la droiture de Mme de la Fayette, et je redirai ce que j'ai dit à propos de Mme de Grignan; ce n'est pas à Mme de la Fayette que la brouille fait du tort.
VII
LES ROMANS
«LA PRINCESSE DE MONTPENSIER» ET «ZAYDE»
C'est assez et même trop tarder à parler des romans de Mme de la Fayette. Il est temps de montrer maintenant par quelles gradations successives elle s'est élevée de la nouvelle agréable jusqu'au chef-d'œuvre.
Comment entre vingt-cinq et trente ans, c'est-à-dire à l'âge où les femmes sentent plus qu'elles n'observent, et sont plus préoccupées d'amour que de belles-lettres, l'idée d'écrire vint-elle à Mme de la Fayette? On ne se la figure pas tourmentée de ce démon bavard qui devait dicter à Sapho les dix volumes du Grand Cyrus et de Clélie. Encore moins fut-elle soulevée par ce souffle de passion irrésistible qui inspirait à George Sand Valentine après Indiana, et Lélia après Valentine. Ce fut, je m'imagine, par un tout autre chemin qu'elle en arriva, avec toute sorte de précautions et de réticences, à se produire devant le public. La mode était alors aux portraits. Tantôt, comme la Rochefoucauld, on écrivait le sien; tantôt on s'appliquait à celui d'un ami, ou plus généralement d'une amie. Plusieurs personnes s'entendaient pour faire le portrait les unes des autres. On donnait lecture de ces portraits dans quelque réduit, ou bien ils couraient manuscrits. Parfois on les rassemblait, et ce qui n'avait été d'abord qu'un jeu de société devenait un ouvrage offert au public. Ainsi fit Mademoiselle, la Grande Mademoiselle (et cela bien avant qu'elle ne laissât paraître la Princesse de Paphlagonie), pour le recueil de Divers Portraits que Segrais publia par ses ordres, en 1659, et dont plus de quarante étaient de sa main. Ce fut à cette occasion que Mme de la Fayette traça le portrait de Mme de Sévigné dont j'ai parlé. Ce portrait eut du succès. Encouragée, Mme de la Fayette en écrivit peut-être d'autres qui ne nous seraient pas parvenus, et l'envie dut naturellement lui venir de mettre à profit ce don de peindre les personnes et les caractères qu'on semblait lui reconnaître. Mais un autre sentiment dut lui mettre également la plume à la main. Ce fut la réaction de son bon goût et de sa sobriété contre le langage ampoulé que les romans d'alors prêtaient aux amants, et contre la longueur des développements donnés à leurs aventures. Dans l'histoire du roman français, ce ne serait pas en effet faire une place suffisante à Mme de la Fayette que de ne pas reconnaître qu'elle a inauguré un art nouveau. Mais pour lui mieux marquer cette place, il est nécessaire d'indiquer en traits rapides à quel point en était la littérature romanesque au moment où Mme de la Fayette prit pour la première fois la plume, et quelle part lui revient dans les transformations que cette littérature a subies.