Paris, le 28 décembre 1785.

Quelque disposée que je fusse à continuer la correspondance sur le ton de plaisanterie qui semble en effet convenir à tout ceci, sependant le tableau touchant et pathétique que vous m'avez fait de la situation embarrassante où vous vous êtes trouvé à l'abord du prince, m'engage de vous répondre plus sérieusement. J'ai en vérité beaucoup de peine du mauvais traitement que vous avez éprouvez de la par du prince. Quoi! pour une bagatelle parler de prison d'Etat! vous condamner pour un mois à ne manger que du codelipon, et ne boire que du chartoufedu c'est en véritté avoir un caracter dur je vois bien qu'il ne fait pas toujours bon de badiner avec les princes tartares. Sans doute les femmes de Karbardinki accoutumées à la dépendance à l'égard des hommes n'ont pas encore pris le soin de poliser leurs manières grossières. Je voudrois bien être plus près de vous pour tacher d'adoucir la rigueur du procédé de son altesse car je pense que lorsqu'on fait un repas aussi maigre que celui auquelle le prince vous acondanné il n'est pas possible alors de parler d'amour bien haud. Je me ferois un devoir de vous visiter dans votre prison, je me chargeroit de la fonction de votre maître d'hôtel, votre table seroit servie sans profusion mais avec délicatesse et le vin de Champagne et de Bourgogne tiendroient la place d'une boisson qui peut-être est d'usage lorsqu'on a besoin d'observer un régime. Sans doute, la diette ne convient qu'aux amans langoureux qui ne vivent que de soupirs et meurent par métaphore mais ce doit être autre chose pour vous à qui des circonstances facheuses ne sauroient en lever la gaité de votre esprit et vous empechét de faire des logogryphes (je vous previen que j'ai deviné le votre sur le champ et vous n'en serez pas surpris). C'est bien fait avous de mêler du badinage par mi les choses les plus graves. Vous mérités d'être François et je vous soupçonne beaucoup de l'être.

Le courroux du prince m'a causé véritablement de la peine mais c'est pour vous que j'ai craint. Je lui passe très-volontiers les termes dont il s'est servi pour nous apostropher. On voit bien quils se sent un peu de la rudesse du climat qu'il habite, mais, quand il aurat séjourné quelque tems à Paris en devenant un prince accompli, il apprendra que les manières honnaites et gracieuses dont on use à l'égard des femmes rendent leur commerce plus doux et plus agréable.

Adieu, pénitent agréable, vous allez commencer votre ramadan, je vous souhaite patience et bon courage, faites ensorte de venir au plutot participer aux amusemens de notre carvaval.

J'ai l'honeur d'être, etc.—S... l'ainée.


A Mademoiselle Saulnier l'aînée.

(Cette fois, Caillot-Duval, visiblement à bout, va dépasser les bornes de la plaisanterie. Il devient trop grossier pour qu'on puisse s'y tromper. La correspondance est close).

Nancy; le 10 janvier 1786.

J'ai reçu, ma charmante amie, votre aimable épître du 28; elle m'a réconforté au point de faire hausser mes actions à un degré que je ne connaissois plus depuis ma disgrâce.